Le salon des miroirs

Clavecin Couchet, détail, collection du musée de la musique, Paris

Au tournant des XIXeet XXesiècles, les musiciens français redécouvrent avec enthousiasme le répertoire ancien des XVIIeet XVIIIesiècles. Les pianistes éditent des recueils de clavecinistes français, dont les illustres Baricades mistérieuses de François Couperin et Rappel des oiseaux de Jean-Philippe Rameau. Les violonistes font de même, tel Delphin Alard qui publie, parmi son anthologie des Maîtres classiques du violon, la Sonate pour violon op. 9 n°3 de Jean-Marie Leclair. La maison Pleyel réalise un clavecin aux multiples sonorités, rendu célèbre sous les doigts de Wanda Landowska, qui y fait résonner les pièces de Couperin et Rameau avec un timbre bien différent de celui d’un clavecin Couchet. 

Clavecin Pleyel, collection du Musée de la musique, Paris


De la cour de Louis XIV aux salons sous Louis XV

Lorsque, en 1717, il publie son livre de pièces de clavecin, Couperin est un musicien reconnu, employé depuis 1693 par Louis XIV en tant qu’organiste de la Chapelle, professeur, et tout nouvellement claveciniste de la Chambre. Bien que le 2e livre de Concerts Royaux soit publié en 1724, l’année du couronnement de Louis XV, les pièces qu’il contient sont en majorité antérieures à celles que le jeune Francoeur publie en 1720, car composées pour Louis XIV, ainsi que suggère la préface du livre précédent : « Si elles sont autant du goût du Public, qu’elles ont été aprouvées du feu-Roy ; J’en ay suffisament pour en donner dans la suite quelques volumes complets. » À la différence de Couperin, Jean-Philippe Rameau, qui fait paraître ses pièces de clavecin cette même année 1724 est connu comme auteur d’un volumineux Traité de l’harmonie, mais en tant que claveciniste et compositeur il demeure un illustre inconnu.  

Une trentaine d’années seulement se sont écoulées, mais un monde sépare les pièces de Couperin, composées pour la cour de Louis XIV, des sonates de Leclair, destinées à toute oreille de bon goût : les Concerts de la reine Marie Leszczynska et le Concert spirituel sont tous deux fondés en 1725 ; diverses institutions de concerts privés et publics suivront, permettant à un plus grand nombre d’auditeurs d’entendre les œuvres des compositeurs en vogue. 


Le clavecin français

Les portraits et les pièces de caractère constituent l’un des traits spécifiques de la musique française. Ils ne sont pas assujettis à une rythmique caractéristique, comme les mouvements de danse de la suite, et permettent une invention plus libre et poétique. L’ornementation à la française, très riche et diversifiée, est habituellement plus dense dans les pièces de Couperin que dans celles de Rameau. Mais, dans le cas présent, ce sont les Tendres plaintes de Rameau qui en tirent la plus grande puissance expressive, tandis qu’ils sont à l’origine de l’articulation ciselée du Rappel des OiseauxLes baricades mistérieuses explorent une toute autre façon de faire sonner le clavecin, où les doigts de l’interprète restent enfoncés dans les touches pour faire résonner les cordes plus longtemps, faisant entendre une polyphonie dont les harmonies sont brisées et étalées en rythmes réguliers. 

Toutes récentes sont en revanche les innovations techniques qui favorisent une vélocité aux contours inhabituels dans les « doubles » de la Gavotte de Rameau. Les trois derniers sont inouïs, tant pour les jeux rythmiques et le puissant moteur induit par les notes répétées et les sauts de tessiture, que pour une réalisation qui implique que « les mains font entre elles le mouvement consécutif des deux baguettes d’un tambour ». Le clavecin mélodique des Tendres plaintes, harmonique des Baricades, se fait alors presque instrument à percussion. 


Les goûts réunis

Si le clavecin est emblématique de l’esthétique française, le violon est l’instrument italien par excellence. Le deuxième volume des Concerts royaux de Couperin, dont est extrait le Septième concert, s’intitule Les Goûts réunis

« Le goût Italien et le goût François ont partagé depuis longtemps, (en France) la République de la Musique […] et les premières Sonades Italiènes […] qui m’encouragerent à en composer ensuite, ne firent aucun tort dans mon esprit, ny aux ouvrages de Monsieur de Lulli, ni à ceux de mes ancêtres ». 

Il faut cependant attendre les sonates de Leclair pour que ce vœu se réalise pleinement, car sous la plume de Couperin naît une « sonate » encore toute française, tant dans son écriture, à l’exception de la Fuguéte, que dans sa structure.

La sonate de Francoeur adopte en revanche une coupe àl’italienne, avec une alternance de tempi lents et rapides, des mouvements dont seul le titre est italianisant (adagio), et des danses françaises avec quelques gestes de violon à l’italienne. Le rondeau entremêle plus intimement les styles : titre à l’orthographe française, thème qui semble puiser les racines de son expressivité dans la musique pour viole de gambe de Forqueray, et technique de violon dominée par les bariolages caractéristiques de Corelli.

 Les sonates de Leclair poussent plus loin le mariage des styles, italianisant les danses françaises (gavotta), ou mêlant les deux (presto tambourin), en utilisant tantôt l’ornementation à la française, tantôt le trille vivaldien, avec une virtuosité où les notes répétées et les décrochages de tessitures sont inspirés du maître vénitien.

Pour terminer en beauté, quelques notes de Leclair sous les doigts de Théotime Langlois de Swarte, dans un concerto pour violon au Festival de Sablé :

Pour citer ce texte : Constance Luzzati, Le Salon des miroirs, programme de salle pour Justin Taylor et Théotime Langlois de Swarte, Paris, Philharmonie, 15 novembre 2019.

https://philharmoniedeparis.fr/fr/activite/concert-sur-instruments-du-musee/20516-salon-des-miroirs

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