Un ange dans l’étable : la Nativité selon Charpentier

Noël suscite, dans la France du xviie siècle, une intense ferveur populaire, qui se manifeste dans la musique composée pour les offices liturgiques, telles les Antiennes Ô de l’Avent, tout autant que dans les chansons de Noël en vogue, dont Charpentier propose une adaptation instrumentale. Entre les deux se tiennent l’oratorio latin In Nativitatem Domini Canticum et la Pastorale H 482 en langue française, qui prennent appui sur le très familier récit de la crèche. Pendant ses années au service des Guise, le compositeur s’est souvent intéressé au sujet de la Nativité, qu’il remet sur le pupitre à plusieurs reprises pendant les deux dernières décennies du siècle.

Pages du CMBV, direction Gaétan Jarry

On pourrait être surpris de l’association entre les antiennes liturgiques et les Noëls instrumentaux sur des mélodies de chansons populaires – Joseph est bien marié ou Les Bourgeois de Chastre : pourquoi faire entendre un timbre qui met en tête les paroles « Près le bœuf et l’ânon, Don don » juste avant Ô Clavis David ? Peut-être parce que les Ô de l’Avent s’adressent à tous et pas uniquement aux gentilshommes ou aux clercs, comme le souligne le texte qui accompagne une édition des offices de Noël en 1690 : « Il n’y a guère de chrétien qui ne se sente touché d’une piété plus particulière dans ces saints jours, et lorsqu’il voit cette union de toute l’Église, les ministres de Dieu dans le chœur, les âmes religieuses dans leur solitude ; les laïcs de toute condition et de tout sexe dans les églises ; enfin tous les fidèles occupés d’un même désir, faire retentir les mêmes voix […]. »

Antiennes Ô de l’Avent

Noëls et antiennes ont probablement été composés pour l’Avent 1693, à un moment où Charpentier était en lien avec les Jésuites et en charge de la musique de Saint-Louis, leur principale église parisienne, dans laquelle la musique était si présente que Lecerf de la Viéville la surnomma « l’église de l’opéra ». Les antiennes Ô de l’Avent relèvent d’une tradition ancienne, qui date en France de l’époque carolingienne, où l’on chantait déjà les sept « Ô » pendant les vêpres de la semaine qui précède Noël, du 17 au 23 décembre. Elles commencent, après le Ô d’invocation, chacune par l’un des noms du Christ attendu : Sagesse, Seigneur, Rameau de Jessé, Clé de David, Orient, Roi des peuples, Emmanuel. Les premières lettres latines de ces noms, lues de la dernière à la première, font émerger les mots « Ero cras », [je serai demain], qui désignent la venue du Christ, chantée à la fin de chacune des antiennes sur les mots « veni, veni », souvent sur un tempo plus allègre que ce qui précède, par l’ensemble des voix en chœur.

La mise en musique des antiennes permet à l’auditeur d’en comprendre toutes les paroles : bien que Charpentier soit ailleurs volontiers italianisant, il adopte ici un style vocal simple, qui met le texte en avant, même lorsque la polyphonie est dense. Les quelques envolées vocales sont soigneusement choisies pour mettre en valeur certains mots bien précis : la flamme du buisson ardent dans Ô Adonaï et le désir d’être sauvé dans Ô Rex gentium. Le compositeur profite de l’évocation des ombres et ténèbres pour faire entendre de magnifiques dissonances dans Ô Oriens, d’autant plus remarquables qu’elles alternent avec le joyeux « veni, veni ». L’effectif change d’une antienne sur l’autre : à quatre voix d’homme ou avec un soprano, en ensemble ou en soliste (Ô Rex gentium), avec la seule basse continue comme avec des instruments qui tantôt doublent strictement les voix, tantôt sont solistes. Charpentier joue avec des variations de textures et d’effectifs à l’intérieur même des brèves antiennes, redessinant le texte par ce moyen.

Noëls sur les instruments

Les Noëls sur les instruments, dont les voix sont écrites de façon simultanée avec un contrepoint simple, jouent également sur les textures en faisant alterner instruments solistes et jeu d’ensemble. La plupart d’entre eux sont d’un caractère populaire et très léger, légèreté parfois tempérée par la richesse des harmonies, comme dans Or nous dites Marie. Les instruments viennent ici remplacer l’orgue, qui se tait dans les célébrations liturgiques depuis le premier dimanche de l’Avent jusqu’au jour de Noël, où il reprend du service de façon volubile et jubilatoire. Les contemporains de Charpentier (Daquin, Dandrieu, Balbastre…) ont, comme lui, volontiers composé sur les chansons populaires de Noël, mais à la différence de ce dernier, comme prétexte à l’élaboration de pièces pour orgue d’une grande virtuosité.

ensemble Marguerite Louise, direction Gaétan Jarry

Nativités : Pastorale et Canticum

Quinze ans séparent la Pastorale sur la Naissance de Notre Seigneur Jésus Christ H 482 du dernier des trois motets (ou oratorios miniatures) conçus sur Frigidae noctis umbraIn Nativitatem Domini nostri Jesu Christi Canticum H 421, composé dans les deux dernières années du siècle.

Dans l’intervalle, le compositeur poursuit son exploration de la Nativité à partir de textes voisins, notamment dans le Canticum H 416 sur Usquequo avertis faciem tuam. Le récit de la Pastorale et celui du Canticum sont tirés de moments successifs du deuxième chapitre de l’Évangile de Luc, le plus populaire et accessible des récits bibliques : il met en scène des bergers, un ange, un bébé, une crèche. L’atmosphère pastorale irrigue l’ensemble de la pièce éponyme, où les bergers sont tout autant ceux de la Nativité que ceux de l’Arcadie des pastorales profanes. 

Arts Florissants, direction William Christie

Le Canticum H 416, plus ample en durée comme en effectif – il comprend des cordes, des flûtes, un chœur, en plus des voix graves des solistes –, intègre par ailleurs une citation du Psaume 12 en introduction, précédée d’un Prélude dont les harmonies suspensives matérialisent l’attente inhérente à Noël. Plusieurs moments instrumentaux constituent des pièces maîtresses de cette Nativité, notamment la magnifique Nuit dans laquelle Charpentier déploie le goût pour les harmonies riches et chromatiques qu’il a développé au contact de la musique italienne.

Concert des Nations, direction Jordi Savall

La musique des deux œuvres est à l’image de cette thématique, légère et aérienne, presque dansante par moments, avec un texte toujours parfaitement intelligible, dans les airs solistes comme dans les chœurs de bergers. La musique de Charpentier s’adresse à tous, fidèle écho du sens de la fête pour laquelle elle est écrite, de plus en plus populaire en cette fin de siècle.

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