Interprétation théologique de la cantate BWV 106, “Actus tragicus”, de J.S. Bach

« Aujourd’hui, tu seras avec moi au paradis ». Au cœur de l’œuvre, la basse soliste reprend les mots de Jésus de Nazareth au criminel sur la croix, tels qu’ils apparaissent dans l’Évangile de Luc. Bach adresse donc sa cantate Actus tragicus à l’auditeur, à “moi”, pêcheur, pour m’annoncer mon Salut. C’est une annonce de l’Évangile (evangelion veut dire “bonne nouvelle” en grec) au sens premier du terme. Ce solo suit le Psaume 31 qui, dans la droite ligne de la Réforme, proclame la grâce et non pas la loi : « Entre tes mains je remets mon esprit, tu m’as racheté mon Seigneur mon Dieu fidèle ». Le choral de Luther sur le cantique de Siméon, qui présente la fin de la vie humaine comme un sommeil de paix, se superpose au texte de la Bible et au chanteur soliste, dans un contrepoint sémantique et musical. 

Le texte est un patchwork de versets extraits de leur contexte qui peut nous sembler surprenant mais ne l’est pas à l’époque de Bach, où l’exégèse luthérienne emploie des passages du texte biblique pour en expliquer d’autres. Ils sont organisés de manière à former un discours cohérent : après l’exorde instrumental, une première proposition « le temps de Dieu est le meilleur de tous », une seconde centrée sur la finitude humaine, un dialogue (confutatio) entre les deux propositions dans le chœur central, puis une confirmation de l’idée de départ soutenue par les deux seules citations exactes de l’Écriture, avant la péroraison chorale. 

Focus sur le choeur central, Es ist der alte Bund

L’introduction de l’oeuvre fait entendre des couleurs instrumentales d’une grande douceur qui annoncent le repos en Dieu, sur une basse répétée qui figure, dans les limites du chronos, l’éternité. Le chœur central Es ist der alte Bund est le point de bascule de la cantate. Bach y met en musique l’anciennealliance (Si 14,14) et la nouvelle alliance (Ap 22,20) par une métaphore musicale : une technique musicale ancienne (fugue chorale) alterne avec un chant soliste à la sensibilité plus moderne. 

Tous les détails musicaux sont signifiants théologiquement. Ainsi, c’est la même figure musicale, répétée de nombreuses fois, qui désigne invariablement la mort (sterben) au chœur, et la vie dans la bouche de la soprano. Elle est identique en apparence, si l’on considère la succession des sons, mais très différente si l’on considère les sons dans leur simultanéité. Dans un cas, les dissonances génèrent une tension douloureuse, dans l’autre le rythme des consonances est vivifiant. Avec un même élément musical qui irrigue toute la pièce, Bach dit à la fois la vie et la mort, à l’image de la crucifixion qui, pour le luthérien qu’il est, annonce le Salut. 

À l’approche de l’incroyable surgissement qui clôt ce mouvement de la cantate, Bach superpose des sonorités qui constituent, dans le langage musical de son temps, des incongruités absolues, juste avant une interruption abrupte de la polyphonie : la soprano termine seule, sur une vocalise suspendue et inouïe qui donne à entendre le nom de Jésus, centre de la cantate et kaïros pour le chrétien.

La cantate pour Bach, communion mystique avec Dieu, ou prédication ?

« Dans une musique recueillie, Dieu est en tout temps là avec sa présence gracieuse » : la musique est pour Bach le lieu de la présence divine, celui d’une communion avec Dieu. Le compositeur est imprégné de la théologie mystique allemande du XVIIesiècle, qui considère que l’âme, étant de Dieu, ne trouve qu’en lui son repos (Müller). La cantate, sans expliquer l’Écriture, l’interprète doublement, d’une part à travers le truchement des citations bibliques et des phrases de choral qui densifient le réseau d’intertextualités, d’autre part via la plume du compositeur et le jeu des musiciens. Elle est aussi en partie prédication, car c’est une Parole vivante qui annonce l’Évangile, et une expérience esthétique bouleversante qui déplace les passions de l’auditeur, lui laissant entrapercevoir et deviner la présence de l’ultime. 

Pour aller plus loin :

guide d’écoute interactif (écoute de l’oeuvre, partition commentée, accessible aux mélomanes non lecteurs) sur le choeur central Es ist der alte Bund : http://constanceluzzati.com/index.php/2019/04/03/gottes-zeit-ist-der-allerbeste-zeit-actus-tragicus/

guide d’écoute interactif sur l’ensemble de la cantate : http://edutheque.philharmoniedeparis.fr/edutheque/player-guides.aspx#ZGQ

Pour citer ce texte : Constance Luzzati, “Actus tragicus”, Évangile et liberté, n°328, avril 2019. https://www.evangile-et-liberte.net/2019/04/actus-tragicus/

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