Haendel, Il Trionfo del Tempo

Belleza (beauté) délaisse les séductions de Piacere (plaisir) pour se résigner à l’évidente victoire de Tempo (temps) et Disinganno (désillusion) : l’austérité apparente de l’argument de peut sembler un choix surprenant pour un jeune homme de 22 ans, dont la musique brille par son exubérance instrumentale et vocale. La question de la maîtrise des passions et des choix cornéliens qu’elle induit est pourtant centrale, tant au sein des œuvres de Haendel qui remaniera deux fois ce premier et dernier oratorio (The Triumph of Time and Truth, 1757), que parmi la production dramatique italienne de l’époque. Elle est au cœur de tous les opéras de ce début de XVIIIème siècle qui, à travers une intrigue à rebondissements amoureux et guerriers, s’interrogent sur le sens de l’existence et prônent la maitrise de soi. L’opéra que le jeune compositeur écrit en cette même année 1707 n’y déroge pas. Bien qu’on le connaisse davantage sous le nom de son personnage principal, Rodrigo, le titre original était plus explicite : Vincer se stesso è la maggior vittoria (Se vaincre soi-même est la plus grande victoire). Le sujet est donc bien dans l’air du temps, et permet par ailleurs à Haendel d’exposer au public romain pour lequel il écrit toute l’étendue de ses talents de compositeur et d’organiste.

Fraîchement arrivé à Rome en 1707, son extraordinaire virtuosité à l’orgue lui ouvre les portes des mécènes et esthètes les plus importants de la ville. Haendel parvient à entrer dans les bonnes grâces des plus puissants d’entre eux, tels le marquis Francesco Maria Ruspoli, le cardinal Pietro Ottoboni, et surtout le cardinal Benedetto Pamphili, descendant des Borghese et petit-neveu du pape Innocent X, propriétaire d’un palais somptueux où il fait représenter des spectacles musicaux interprétés par les meilleurs musiciens de la ville. Ces hommes de pouvoir, fins lettrés, théologiens, philosophes, mélomanes, sont pour la plupart d’entre eux membres de l’académie de l’Arcadie, laquelle s’était attachée à la fin du siècle précédent à redéfinir les lignes directrices des textes d’opéra italien, épurés et rationalisés. Le pape avait eu beau promulguer l’interdiction de représenter des opéras à Rome, les arcadiens, même cardinaux, n’avaient pas cessé de s’intéresser au genre dramatique profane. Ils ne pouvaient toutefois pas ouvertement en être librettistes ou commanditaires, à la différence des cantates, oratorios et motets, sur lesquels ils reportèrent leurs velléités créatrices. 

Plaisir et Séductions musicales

Le jeune Haendel a ainsi profité des talents littéraires et de la protection du cardinal Pamphili, auteur de 88 livrets de cantates et de plusieurs livrets d’oratorio, où luttent et triomphent les forces célestes sur les attractions terrestres, comme dans le Trionfo della gratia mis en musique quelques années plus tôt par Alessandro Scarlatti. Le nombre important des instrumentistes et l’excellence de ceux qu’il emploie, le célèbre et coûteux Corelli en tête, témoignent d’un goût réel pour des exécutions d’une qualité hors du commun. Organiste hors pair, Haendel est probablement au clavier pour l’exécution de son oratorio, il s’est taillé une partie concertante sur mesure dans la sonate qui précède « un leggiadro giovinetto ». La vélocité du clavier y est mise en avant, mais aussi celle des cordes qui dialoguent avec celui-ci : la partie est périlleuse et flatteuse pour tous. Piacere tente ainsi Bellezza par la vue d’un gracieux jeune homme et l’écoute des sons harmonieux qui, à défaut d’emporter le choix de Bellezza, séduisent avec succès l’oreille du spectateur. 

Si la thématique de l’oratorio, ainsi que la manière dont celle-ci est présentée, résolue et mise en musique sont caractéristiques de la Rome du XVIIIème siècle, le sujet concerne la condition humaine et n’a rien perdu de son actualité : tout spectateur peut se projeter sur Bellezza, allégorie de la jeunesse, confrontée à la prise de conscience terrifiante de sa propre finitude. Dès le début, Bellezza frémit d’une inquiétude impalpable, malgré l’image rassurante que lui renvoie le miroir. Elle se jette dans les bras de Piacere auquel elle jure fidélité, comme pour conjurer ce pressentiment. Piacere déploie toute l’étendue de ses séductions sonores pour la retenir, à travers son agilité vocale, la vélocité de l’orgue et celle du violon, mais aussi par la ligne épurée de l’air qui enjoint Beauté de cueillir la rose sans approcher l’épine, « Lascia la spina », que l’opéra Rinaldo reprendra et rendra célèbre.

Âpre vérité de la Désillusion

La désillusion est rugueuse mais elle a la force de la vérité pour elle : Desinganno, en italien, n’a pas exactement le même sens qu’en français, c’est le contraire de l’inganno, qui est tromperie et duperie, c’est-à-dire que son sens est clairement néfaste tandis que le français « illusion » est plus ambigu. Dans la version anglaise plus tardive, le compositeur remplacera d’ailleurs Desillusion par Truth (Vérité). Son premier air est frappant, sur une basse chromatique descendante, inlassablement répétée par l’orgue. Pas de vocalises, d’ornements plaisants, de beaux sons tenus, mais une vérité expédiée efficacement à la figure de la jeune protagoniste : quand la beauté fane et se meurt, elle ne revient pas. 

Tempo n’est pas plus tendre avec Bellezza dans son premier air, qui fait s’ouvrir les tombeaux pour montrer à Bellezza ce que devient la beauté terrestre. La tonalité de fa mineur est inhabituelle, les notes répétées sont martelées, les grands intervalles de la voix presque durs, décharnés à l’image de ce que le texte évoque. « Credi l’uom qu’egli risposi » présente une autre facette de Tempo, qui agit imperceptiblement. La longue première partie figure parfaitement le texte, en étirant au maximum deux petits vers sur une douce orchestration de flûtes à bec : tandis que l’homme croit qu’il se repose, le temps déploie en secret ses ailes sur de longues vocalises. Les deux vers suivants brisent violemment l’illusion en changeant la prosodie, la vocalité, l’orchestration, pour reprendre presque immédiatement la berceuse trompeuse. 

Beauté hors du Temps

Paradoxalement, Disinganno accompagne Tempo… pour mieux convaincre Bellezza que la vérité, si elle passe par l’acceptation du temps, se situe hors de celui-ci : l’éternité n’est pas une modalité particulière du temps, elle en est la négation même. Pamphili n’aurait peut-être pas agréé le syllogisme, mais si le temps s’oppose au plaisir, et que l’éternité est le contraire du temps, alors plaisir et éternité se rejoignent-ils peut-être. C’est en tous les cas le paradoxe qu’Haendel donne à entendre au spectateur, qui ne peut que se réjouir infiniment de la beauté engendrée par le renoncement de Bellezza, dont les airs s’élèvent sur des courbes mélodiques de plus en plus épurées à mesure que l’oratorio approche de son dénouement. Chacun des grands intervalles qui se succèdent dans la ligne de chant de « Tu del ciel ministro eletto », le dernier air de Bellezza, ouvre un peu plus l’espace intérieur de l’auditeur à une beauté qui, dilatant le temps, touche au sublime.

Pour découvrir quelques autres oratorios de Haendel : Esther, L’Allegro ed il Penseroso, Airs et duos…

Pour citer ce texte : Constance Luzzati, Haendel, Il trionfo del tempo e del disinganno, Note de programme, Paris, Philharmonie, 11 octobre 2021.

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