{"id":10958,"date":"2026-04-04T11:02:56","date_gmt":"2026-04-04T09:02:56","guid":{"rendered":"https:\/\/constanceluzzati.com\/?p=10958"},"modified":"2026-04-04T11:10:25","modified_gmt":"2026-04-04T09:10:25","slug":"une-passion-apres-auschwitz-la-passion-selon-marc-de-michael-levinas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/constanceluzzati.com\/index.php\/2026\/04\/04\/une-passion-apres-auschwitz-la-passion-selon-marc-de-michael-levinas\/","title":{"rendered":"Une Passion apr\u00e8s Auschwitz. La Passion selon Marc de Micha\u00ebl Levinas"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"font-style:normal;font-weight:600\"><em>La Passion selon Marc \u2013 une passion apr\u00e8s Auschwitz<\/em>, du compositeur fran\u00e7ais Micha\u00ebl Levinas, a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e \u00e0 l\u2019occasion du jubil\u00e9 de la R\u00e9forme en 2017, \u00e0 P\u00e2ques, dans l\u2019\u00e9glise r\u00e9form\u00e9e Saint-Fran\u00e7ois de Lausanne. Cette Passion constitue un \u00e9v\u00e9nement musical et th\u00e9ologique particulier, en ce sens qu\u2019elle est une des seules, depuis 1945, \u00e0 conjuguer pens\u00e9e historique, renouveau th\u00e9ologique, esth\u00e9tique contemporaine, tout en \u00e9tant le fruit d\u2019une commande eccl\u00e9siale.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-image uagb-block-c8adc7e8 wp-block-uagb-image--layout-default wp-block-uagb-image--effect-static wp-block-uagb-image--align-none\"><figure class=\"wp-block-uagb-image__figure\"><img decoding=\"async\" srcset=\"https:\/\/constanceluzzati.com\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Capture-decran-2026-04-04-a-10.17.56.png ,https:\/\/constanceluzzati.com\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Capture-decran-2026-04-04-a-10.17.56.png 780w, https:\/\/constanceluzzati.com\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Capture-decran-2026-04-04-a-10.17.56.png 360w\" sizes=\"(max-width: 480px) 150px\" src=\"https:\/\/constanceluzzati.com\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Capture-decran-2026-04-04-a-10.17.56.png\" alt=\"\" class=\"uag-image-10960\" width=\"856\" height=\"348\" title=\"Capture d\u2019e\u0301cran 2026-04-04 a\u0300 10.17.56\" loading=\"lazy\" role=\"img\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-style:normal;font-weight:400\">Tout d\u2019abord, elle int\u00e8gre pleinement la radicalit\u00e9 de l\u2019histoire contemporaine, le titre de l\u2019\u0153uvre indiquant que la prise en compte de cette histoire est au c\u0153ur du projet de l\u2019\u0153uvre. Elle est par ailleurs due \u00e0 un compositeur majeur des XX<sup>e<\/sup> et XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, dont le langage rel\u00e8ve de l\u2019esth\u00e9tique musicale contemporaine savante. La contemporan\u00e9it\u00e9 de son langage est une autre mani\u00e8re de s\u2019inscrire de mani\u00e8re pertinente dans l\u2019histoire. De plus, elle renouvelle les implications th\u00e9ologiques du genre artistique de la Passion, car compos\u00e9e par un compositeur juif plac\u00e9 face \u00e0 l\u2019aporie que constitue l\u2019\u00e9v\u00e9nement de la Shoah, \u00e0 la fois pour ce qui concerne la th\u00e9odic\u00e9e et du point de vue de la christologie. Elle est en ce sens une expression artistique de questionnements th\u00e9ologiques et philosophiques qui ont \u00e9t\u00e9 largement d\u00e9velopp\u00e9s dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du si\u00e8cle dernier. Cette Passion ne peut \u00eatre qu\u2019une Passion sans toute-puissance, sans r\u00e9demption, celle d\u2019un Dieu qu\u2019on apostrophe, mais qui ne r\u00e9pond pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, l\u2019\u0153uvre a \u00e9t\u00e9 suscit\u00e9e par une initiative eccl\u00e9siale, exceptionnelle \u00e0 deux titres&nbsp;: d\u2019une part, la commande a \u00e9t\u00e9 adress\u00e9e \u00e0 un compositeur juif et prenait donc volontairement le risque d\u2019une lecture th\u00e9ologique de la Passion diff\u00e9rente de celle qui aurait \u00e9t\u00e9 port\u00e9e par un artiste de tradition chr\u00e9tienne, et d\u2019autre part, les commanditaires ont choisi un compositeur relevant d\u2019une esth\u00e9tique savante et actuelle. Le choix de ne pas se replier sur un conservatisme esth\u00e9tique ou sur des traditions artistiques populaires, de la part d\u2019une institution eccl\u00e9siale, est peut-\u00eatre encore plus remarquable que l\u2019ouverture th\u00e9ologique et \u0153cum\u00e9nique, plus fr\u00e9quente que l\u2019ouverture esth\u00e9tique. L\u2019initiative des charg\u00e9s du programme culturel du jubil\u00e9 de 2017 renoue \u00e0 ce titre avec une tradition plus ancienne, qui a fait la grandeur de l\u2019art protestant, et qui a permis en leur temps l\u2019\u00e9mergence de chefs-d\u2019\u0153uvre contemporains, esth\u00e9tiquement exigeants, et th\u00e9ologiquement renouvelants.<\/p>\n\n\n\n<p>La rencontre artistique entre la Shoah et la Passion pose des probl\u00e8mes th\u00e9ologiques largement d\u00e9battus. Pour le dire tr\u00e8s bri\u00e8vement, une partie de l\u2019\u00c9glise chr\u00e9tienne a tent\u00e9 de fournir une lecture universaliste de la Shoah qui a \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue comme une violence insupportable par les responsables de communaut\u00e9s juives ainsi que le formule Bernard Suchecky&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je le vois [\u2026] dans cette emprise elle-m\u00eame, qui tend \u00e0 r\u00e9duire toute alt\u00e9rit\u00e9 et \u00e0 ramener l\u2019autre au statut d\u2019objet enti\u00e8rement assimilable. Je le vois dans la tentative de graver son empreinte sur l\u2019autre, d\u2019y dessiner, prenant les traits du Christ, sa propre figure<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.&nbsp;\u00bb Des exemples criants de ces agressions symboliques sont les \u00e9glises et le carmel implant\u00e9s sur les sites des camps par le clerg\u00e9 polonais, ou encore la glorification de certains martyrs, tel Maximilien Kolbe, Franciscain mort le jour de l\u2019Assomption qui, dans les discours de Karol Wojtyla, a \u00e9clips\u00e9 le sort des juifs assassin\u00e9s &nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u00e0-bas, \u00e0 Oswiecim, le Christ a d\u00e9finitivement triomph\u00e9 par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019Immacul\u00e9e&nbsp;: il a triomph\u00e9 dans l\u2019homme. Gr\u00e2ce \u00e0 cela, l\u2019homme a remport\u00e9 une victoire si grande qu\u2019elle fait aujourd\u2019hui parler le monde entier. [\u2026] Nous saluons avec joie ce signe de victoire de l\u2019homme, dans un esprit d\u2019amour, victoire remport\u00e9e sur la haine<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La lecture de la Passion par le prisme du sacrifice, du rachat des p\u00e9ch\u00e9s par la souffrance, qui permet le salut, ne peut pas \u00eatre articul\u00e9e avec la Shoah. L\u2019assassinat industrialis\u00e9 de millions de personnes non pour ce qu\u2019elles ont fait, mais parce qu\u2019elles sont n\u00e9es, ne peut avoir aucune port\u00e9e salvifique. La mise en relation de la Passion et de la Shoah suppose, <em>a minima<\/em>, un autre type de lecture de la Passion que celui du rachat sacrificiel.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, elle induit, comme pr\u00e9requis, un Dieu qui ne soit pas tout-puissant&nbsp;: il n\u2019est pas envisageable de supporter l\u2019id\u00e9e que la Shoah puisse faire partie d\u2019un \u00ab&nbsp;plan de Dieu&nbsp;\u00bb, que Dieu ait pu avoir pour \u00ab&nbsp;dessein&nbsp;\u00bb qu\u2019une partie de l\u2019humanit\u00e9 ait massivement d\u00e9truit une autre partie de l\u2019humanit\u00e9, au seul motif d\u2019\u00eatre n\u00e9. La remise en cause de la th\u00e9odic\u00e9e telle que la propose Hans Jonas<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a> me semble \u00e0 ce titre permettre la pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Un autre pr\u00e9requis peut faciliter l\u2019articulation de la Passion avec la Shoah au sein d\u2019une \u0153uvre d\u2019art, \u00e0 savoir le sens de la lecture des deux \u00e9v\u00e9nements. Relire la Shoah par le prisme de la Passion, c\u2019est-\u00e0-dire imposer une grille de compr\u00e9hension chr\u00e9tienne au drame du \u00ab&nbsp;peuple&nbsp;\u00bb juif, aurait \u00e9t\u00e9 difficilement acceptable. Relire, \u00e0 l\u2019inverse, la Passion par le prisme de la Shoah est certes p\u00e9rilleux th\u00e9ologiquement, mais c\u2019est dans ce sens que l\u2019articulation entre les deux \u00e9vite la n\u00e9gation de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 que pointe Bernard Suchecky. En choisissant un compositeur de culture juive, les commanditaires protestants assument le risque th\u00e9ologique, mais ne prennent pas celui d\u2019un r\u00e9el \u00ab&nbsp;blasph\u00e8me&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, mettre la Shoah et le Golgotha en relation implique un questionnement sur la pr\u00e9sence et la r\u00e9ponse de Dieu. Pour le dire de mani\u00e8re tr\u00e8s sch\u00e9matique, les chr\u00e9tiens consid\u00e8rent g\u00e9n\u00e9ralement qu\u2019au Golgotha, Dieu ne r\u00e9pond pas aux paroles de d\u00e9r\u00e9liction de J\u00e9sus. Auschwitz questionne encore plus profond\u00e9ment la relation de Dieu avec le malheur humain&nbsp;: les th\u00e9ologiens juifs se sont d\u00e9battus, depuis 1945, non pas avec l\u2019absence de r\u00e9ponse de Dieu, mais avec l\u2019absence de Dieu. Delphine Horvilleur, dans son dernier ouvrage sur le deuil, raconte l\u2019histoire de deux \u00ab&nbsp;rescap\u00e9s des camps qui font de l\u2019humour noir sur la Shoah. Dieu, qui passe par l\u00e0, les interrompt&nbsp;: \u201cMais comment osez-vous plaisanter sur cette catastrophe&nbsp;?\u201d et les survivants de lui r\u00e9pondre&nbsp;: \u201cToi, tu ne peux pas comprendre, tu n\u2019\u00e9tais pas l\u00e0&nbsp;!\u201d<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\">[4]<\/a>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<div class=\"ast-oembed-container \" style=\"height: 100%;\"><iframe loading=\"lazy\" title=\"Extrait - La Passion selon Marc, une passion apr\u00e8s Auschwitz\" width=\"500\" height=\"281\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/hti_NBRG53o?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/div>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-advanced-heading uagb-block-6700440a\"><h2 class=\"uagb-heading-text\">Une lecture de la Passion in\u00e9dite<\/h2><\/div>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-advanced-heading uagb-block-94cecc33\"><h3 class=\"uagb-heading-text\"><em>Passions sans rencontre<\/em><\/h3><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-advanced-heading uagb-block-4269ca2e\"><h4 class=\"uagb-heading-text\">Requiem sans \u00c9vangile<\/h4><\/div>\n\n\n\n<p>Nombre de pi\u00e8ces fun\u00e8bres ont \u00e9t\u00e9 compos\u00e9es apr\u00e8s la Shoah, en m\u00e9moire de celle-ci. Elles sont souvent, mais pas toujours, l\u2019\u0153uvre de compositeurs juifs, et excluent la plupart du temps toute r\u00e9f\u00e9rence au christianisme. Je propose ici d\u2019\u00e9voquer tr\u00e8s bri\u00e8vement trois d\u2019entre elles, \u0153uvres de compositeurs d\u2019origines et d\u2019\u00e9poques diverses, ayant tous renouvel\u00e9 le langage musical du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, dans des directions esth\u00e9tiques tr\u00e8s diff\u00e9rentes&nbsp;: Arnold Schoenberg, compositeur juif autrichien naturalis\u00e9 am\u00e9ricain (1874-1951), Gy\u00f6rgy Ligeti, compositeur juif hongrois naturalis\u00e9 autrichien (1923-2006), et Luigi Nono, italien et communiste engag\u00e9 (1924-1990).<\/p>\n\n\n\n<p>Schoenberg a \u00e9crit lui-m\u00eame le livret d\u2019<em>Un survivant \u00e0 Varsovie<\/em> (1947). Le narrateur s\u2019y exprime en anglais, en <em>Sprechgesang<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire avec une vocalit\u00e9 plus proche d\u2019une parole dont les hauteurs sont d\u00e9finies que d\u2019une m\u00e9lodie chant\u00e9e, tandis que les nazis s\u2019y expriment dans un allemand \u00e0 la brutalit\u00e9 caricaturale et que le ch\u0153ur chante le <em>Shema Israel<\/em> en h\u00e9breu. Le titre pourrait laisser penser que l\u2019\u0153uvre s\u2019appuie sur un t\u00e9moignage direct et r\u00e9el&nbsp;: rien n\u2019est certain de ce c\u00f4t\u00e9. Elle livre une vision du ghetto de Varsovie qui n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre historiquement juste pour avoir une pertinence artistique et humaine \u2013 au m\u00eame titre que les r\u00e9cits bibliques ne sont pas \u00e0 consid\u00e9rer pour leur contenu historique, mais pour leur puissance de sens. \u00c9crite juste apr\u00e8s la guerre, cette \u0153uvre de Schoenberg comporte une forme de radicalit\u00e9 qui la rend \u00e0 la fois clairement lisible et presque caricaturale. Ce m\u00e9morial musical ne pourrait en aucun cas s\u2019accommoder d\u2019une mise en perspective commune avec le christianisme, fut-ce par le biais d\u2019un lien avecla Passion.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u0153uvres de Ligeti et de Nono appartiennent \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration ult\u00e9rieure, qui a la possibilit\u00e9 d\u2019adopter un point de vue sur les \u00e9v\u00e9nements de la Seconde Guerre mondiale qui n\u2019est pas celui de la d\u00e9flagration imm\u00e9diate. Nono n\u2019est pas juif, mais communiste, tr\u00e8s engag\u00e9 politiquement et artistiquement. Il compose une pi\u00e8ce \u00e0 la m\u00e9moire d\u2019Auschwitz en 1967, <em>Ricorda cosa ti hanno fatto in Auschwitz<\/em>, qui ne laisse pas de place \u00e0 la perspective d\u2019une r\u00e9demption, mais se souvient de la capacit\u00e9 de l\u2019\u00eatre humain \u00e0 r\u00e9duire l\u2019humanit\u00e9 au silence&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le finale ne laisse aucune place \u00e0 la fausse esp\u00e9rance de salut, mais avec toutes la force et la violence expressive des moyens techniques, raconte l\u2019extermination d\u2019un individu, d\u2019un sujet irr\u00e9ductible \u00e0 un num\u00e9ro. Avec un rugissement m\u00e9tallique, la voix humaine est r\u00e9duite d\u00e9finitivement au silence<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\">[5]<\/a>.&nbsp;\u00bb Le <em>Requiem<\/em> (1965) de Ligeti, m\u00eame s\u2019il utilise un texte de la liturgie catholique, n\u2019appartient \u00e0 aucune religion&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mon requiem, mes requiems, ne sont pas liturgiques. Je ne suis pas catholique, je suis d\u2019origine juive, mais je n\u2019appartiens \u00e0 aucune religion. Alors j\u2019ai pris le texte du requiem pour son imagination de l\u2019angoisse, de la peur, de la mort, de la fin du monde<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.&nbsp;\u00bb L\u2019\u0153uvre m\u00eale une forme de puret\u00e9 vocale, qui \u00e9mane de la micropolyphonie, r\u00e9f\u00e9rence indirecte \u00e0 la pl\u00e9nitude (et \u00e0 l\u2019universalit\u00e9&nbsp;?) de la musique de la Renaissance, et l\u2019impuret\u00e9 d\u2019une \u00e9criture instrumentale volontairement injouable, qui d\u00e9passe les limites de la condition humaine, tout en soulignant un flottement de l\u2019interpr\u00e9tation tout humain. On y d\u00e9c\u00e8le les pr\u00e9misses d\u2019un grotesque d\u00e9cal\u00e9 plus manifeste dans les \u0153uvres ult\u00e9rieures du compositeur, o\u00f9 la frayeur suscit\u00e9e par l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 rejoindre un Dieu r\u00e9dempteur (ou par l\u2019absence de Dieu r\u00e9dempteur) est tenue \u00e0 distance par une esth\u00e9tique mi-macabre, mi-humoristique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce <em>Requiem d\u2019un juif sans confession<\/em> (Ligeti) ou dans le <em>M\u00e9morial de l\u2019inhumanit\u00e9 d\u2019Auschwitz<\/em> (Nono), la musique tend \u00e0 exprimer la mort et la souffrance \u00e0 un niveau universel<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. La Shoah dans ces \u0153uvres n\u2019appara\u00eet en aucun cas \u00ab&nbsp;christianisable&nbsp;\u00bb, mais elle ne semble pas incompatible avec un discours artistique qui dise l\u2019universalit\u00e9 de la souffrance. C\u2019est sur ce point, et uniquement celui-ci, qu\u2019elle pourra, dans des \u0153uvres ult\u00e9rieures, rejoindre un Golgotha.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-advanced-heading uagb-block-cc96fc97\"><h4 class=\"uagb-heading-text\">Une Passion qui ignore la Shoah<\/h4><\/div>\n\n\n\n<p>La musique se heurte aux m\u00eames difficult\u00e9s que la th\u00e9ologie&nbsp;: la christianisation, <em>via<\/em> le genre de la Passion, d\u2019Auschwitz, tend \u00e0 occulter l\u2019extermination industrialis\u00e9e du peuple juif. L\u2019exemple le plus saisissant de cette christianisation probl\u00e9matique est probablement la <em>Passion selon Saint Luc<\/em> compos\u00e9e en 1962 par le compositeur catholique polonais Krzysztof Penderecki. L\u2019\u0153uvre est fond\u00e9e sur les textes de l\u2019\u00e9vangile dans la version de la Vulgate et sur des citations de psaumes (Psaumes 10, 115, 22, 31, 56). La <em>turba<\/em>, la foule du peuple juif, y r\u00e9clame la crucifixion, comme dans les Passion selon Saint Matthieu et Passion selon Saint Jean de Bach. Le peuple juif y est, comme chez Bach, mais en un temps de l\u2019histoire bien diff\u00e9rent, d\u00e9sign\u00e9 comme responsable et coupable de la crucifixion. Cela pose question, d\u2019autant plus que le compositeur veut \u00ab&nbsp;non seulement redire la souffrance et la mort du Christ, mais parler de la cruaut\u00e9 de notre si\u00e8cle, du martyre d\u2019Auschwitz [\u2026], pour transporter l\u2019auditeur au c\u0153ur m\u00eame de l\u2019\u00e9v\u00e9nement comme dans un myst\u00e8re m\u00e9di\u00e9val o\u00f9 personne ne reste en-dehors<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\">[8]<\/a>&nbsp;\u00bb. Cette attitude n\u2019est pas originale dans la Pologne des ann\u00e9es 1960, o\u00f9 l\u2019on \u00e9voque le martyre d\u2019Auschwitz de pr\u00e9f\u00e9rence sans dire un mot de l\u2019extermination des juifs. Ainsi Walter Dirks, responsable culturel \u00e0 la Radio de Cologne, laquelle a command\u00e9 l\u2019\u0153uvre, d\u00e9clare&nbsp;: \u00ab&nbsp;Somme toute il n\u2019y a que le Christ qui puisse r\u00e9concilier. Penderecki a eu pour mission de donner \u00e0 son \u0153uvre un caract\u00e8re de duret\u00e9 qui ferait non seulement allusion \u00e0 Auschwitz mais qui devrait encore, apr\u00e8s Auschwitz, exprimer la souffrance du Christ [\u2026], exprimer la foi dans le Ressuscit\u00e9 et dans la r\u00e9conciliation d\u00e9finitive mais sans pour autant oublier et trahir ses compatriotes dont la douleur d\u00e9passe toute conception<a href=\"#_ftn9\" id=\"_ftnref9\">[9]<\/a>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Franz Lemaire est l\u2019un des rares musicologues \u00e0 pointer cet aspect probl\u00e9matique de la Passion de Penderecki&nbsp;: \u00ab&nbsp;La plus importante et impressionnante Passion de l\u2019apr\u00e8s-guerre<a href=\"#_ftn10\" id=\"_ftnref10\">[10]<\/a> se trouve ainsi associ\u00e9e \u00e0 l\u2019Auschwitz qui a vu la mort de quelque 70&nbsp;000 catholiques polonais mais aussi \u00e0 une strat\u00e9gie qui vise \u00e0 modifier le sens de l\u2019autre Auschwitz qui a vu la mort de plus d\u2019un million de Juifs qui furent d\u00e9nonc\u00e9s, arr\u00eat\u00e9s, transport\u00e9s, pers\u00e9cut\u00e9s avant d\u2019\u00eatre repr\u00e9sent\u00e9s par\u2026 le silence. [\u2026] M\u00eame l\u2019\u0153uvre musicale command\u00e9e \u00e0 Penderecki par le gouvernement, un <em>Dies irae<\/em> d\u00e9di\u00e9 aux victimes d\u2019Auschwitz, participe \u00e0 ce boycott de toute r\u00e9f\u00e9rence juive<a href=\"#_ftn11\" id=\"_ftnref11\">[11]<\/a>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-advanced-heading uagb-block-7f54cb15\"><h3 class=\"uagb-heading-text\"><em>Rencontres litt\u00e9raires et religieuses<\/em><\/h3><\/div>\n\n\n\n<p>L\u2019\u0153uvre de Micha\u00ebl Levinas n\u2019est toutefois pas la premi\u00e8re Passion apr\u00e8s 1945 \u00e0 prendre acte de l\u2019\u00ab&nbsp;h\u00e9ritage&nbsp;\u00bb de la Shoah. Un certain nombre de compositeurs ont tent\u00e9 l\u2019exp\u00e9rience. On y observe un trait dominant, que le livret de la Passion de Levinas comporte \u00e9galement&nbsp;: la rencontre de plusieurs traditions litt\u00e9raires. Les \u00e9vangiles ne sont plus les seules sources de ces Passions, qui leur font rencontrer des textes profanes, des textes religieux juifs, des textes po\u00e9tiques issus de plusieurs traditions culturelles et linguistiques. Certaines \u0153uvres se nomment encore \u00ab&nbsp;Passion&nbsp;\u00bb, telles celle d\u2019Anton V\u00f6gele, ou celle d\u2019Oskar Gottlieb Blarr, mais la plupart d\u2019entre elles explorent de nouvelles d\u00e9nominations&nbsp;: Felicitas Kukuck nomme la sienne <em>Ecce homo.<\/em> <em>Die letzten Tage des<\/em> <em>Jesus aus Galil\u00e4a <\/em>(Les derniers jours de J\u00e9sus de Galil\u00e9e), Matthias Drude choisit <em>\u00ab&nbsp;F\u00fcr Deine Ehre habe ich gek\u00e4mpft<\/em>, <em>gelitten.&nbsp;\u00bb<\/em> <em>Stationen der Passion Jesu<\/em> (\u00ab&nbsp;C\u2019est pour Ta Gloire que j\u2019ai combattu et souffert&nbsp;\u00bb. Stations de la Passion de J\u00e9sus&nbsp;\u00bb).<\/p>\n\n\n\n<p>Les textes qui font directement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la Shoah sont souvent des r\u00e9cits et des t\u00e9moignages&nbsp;: Kukuck associe \u00e0 la Passion l\u2019histoire du m\u00e9decin d\u2019un orphelinat juif de Varsovie qui refuse de quitter les enfants dont il a la charge, emmen\u00e9s au ghetto puis \u00e0 Treblinka. Kurt Rapf convoque les souvenirs de Dachau de Jean Bernard, pr\u00eatre luxembourgeois qui y a \u00e9t\u00e9 intern\u00e9. Les textes po\u00e9tiques d\u2019auteurs juifs viennent s\u2019imbriquer dans l\u2019\u00e9vangile, ceux de Paul Celan (<em>Todesfuge<\/em> chez Felicitas Kukuck) en t\u00eate, mais \u00e9galement Nelly Sachs, Else Lasker-Sch\u00fcler, Erich Fried chez Hans Georg Bertram. Les compositeurs font appel \u00e0 des th\u00e9ologiens chr\u00e9tiens tant\u00f4t anciens (Ma\u00eetre Eckhart), tant\u00f4t contemporains (Dietrich Bonhoeffer, Ernesto Cardenal), qui ne peuvent en aucun cas \u00eatre associ\u00e9s au nazisme. Enfin, ils travaillent sur le texte de l\u2019\u00e9vangile (Blarr saute volontairement la sc\u00e8ne du proc\u00e8s), et s\u2019int\u00e9ressent aux \u00e9tudes historiques susceptibles de renouveler le regard sur la condamnation et d\u2019induire des modifications dans la structuration musicale de la Passion. Ainsi Matthias Drude introduit un ch\u0153ur de femmes juives, t\u00e9moins de l\u2019histoire (et d\u2019une condamnation romaine), et un ch\u0153ur de chr\u00e9tiens, impr\u00e9gn\u00e9s des \u00e9vangiles, qu\u2019il fait dialoguer avec les pr\u00e9c\u00e9dentes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces d\u00e9marches ont un int\u00e9r\u00eat litt\u00e9raire et th\u00e9ologique r\u00e9el, mais la relative faiblesse esth\u00e9tique de la plupart de ces tentatives n\u2019a pas permis qu\u2019elles aient un \u00e9cho qui d\u00e9passe l\u2019int\u00e9r\u00eat abstrait qu\u2019une poign\u00e9e de chercheurs y a accord\u00e9. Certaines de ces \u0153uvres sont difficilement trouvables, non enregistr\u00e9es et non \u00e9dit\u00e9es, et il n\u2019est pas ais\u00e9 d\u2019y avoir acc\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Hormis Felicitas Kukuck, n\u00e9e Cohnheim, les compositeurs mentionn\u00e9s semblent \u00eatre issus du protestantisme allemand. La compositrice se trouve \u00e0 la charni\u00e8re entre les deux cultures&nbsp;: n\u00e9e dans une famille juive, elle a chang\u00e9 de nom en 1940 et s\u2019est int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la culture protestante allemande. La majeure partie de son \u0153uvre est d\u2019ailleurs destin\u00e9e \u00e0 cette communaut\u00e9, pour laquelle elle a compos\u00e9 un r\u00e9pertoire d\u2019\u0153uvres religieuses pour ch\u0153ur tr\u00e8s consensuelles, tonales et sans dissonance.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019esth\u00e9tique musicale de l\u2019\u0153uvre de Micha\u00ebl Levinas n\u2019a rien en commun avec les initiatives qui viennent d\u2019\u00eatre \u00e9voqu\u00e9es. Cependant, elle partage avec certaines d\u2019entre elles un int\u00e9r\u00eat pour la po\u00e9sie de Celan et le m\u00e9lange des textes<a href=\"#_ftn12\" id=\"_ftnref12\">[12]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-advanced-heading uagb-block-5f6bfc76\"><h3 class=\"uagb-heading-text\"><em>Expressions contemporaines de la croix<\/em><\/h3><\/div>\n\n\n\n<p>Il faut attendre 2000 et le projet de quadruple commande de la Bachakademie de Stuttgart pour que plusieurs Passions d\u2019envergure se confrontent \u00e0 la Shoah sans rien sacrifier du point de vue de l\u2019ambition esth\u00e9tique. Cette commande, issue d\u2019une institution musicale et non pas d\u2019une institution eccl\u00e9siale, va \u00e0 l\u2019encontre des positions conservatrices de la commission \u00ab&nbsp;Arts et Culture&nbsp;\u00bb mise en place par l\u2019\u00c9glise catholique romaine pour la pr\u00e9paration du Jubil\u00e9 de l\u2019an 2000. Les recommandations de cette derni\u00e8re t\u00e9moignent en effet d\u2019une franche m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019art moderne et leur contenu, quoique r\u00e9dig\u00e9 de mani\u00e8re poliss\u00e9e et prudente, rappelle presque les textes encadrant la cr\u00e9ation produits par les totalitarismes du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le Jubil\u00e9 peut \u00eatre l\u2019occasion d\u2019inciter [\u2026] \u00e0 une approche renouvel\u00e9e de la beaut\u00e9 en art, \u00e0 l\u2019abandon du subjectivisme, \u00e0 un langage plus compr\u00e9hensible, \u00e0 un expos\u00e9 plus clair des contenus. L\u2019\u00c9glise est appel\u00e9e \u00e0 un dialogue [avec les artistes] de sortes que leurs \u0153uvres redeviennent des documents de l\u2019Esprit<a href=\"#_ftn13\" id=\"_ftnref13\">[13]<\/a>.&nbsp;\u00bb La premi\u00e8re phrase emploie de fa\u00e7on positive les termes \u00ab&nbsp;compr\u00e9hensible&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;clair&nbsp;\u00bb que l\u2019on retrouve abondamment dans les textes de la r\u00e9forme Jdanov (URSS, 1948), qui font la promotion d\u2019une musique authentique, simple, m\u00e9morisable, populaire et claire.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont ces m\u00eames termes qui irriguent les textes du r\u00e9gime nazi au sujet de la musique. Des caract\u00e9ristiques musicales similaires sont promues par le Reich, l\u2019URSS, et, de fa\u00e7on maladroite, par l\u2019\u00c9glise pour l\u2019an 2000. La rh\u00e9torique n\u2019est bien entendu pas du tout la m\u00eame, et l\u2019on ne trouve nulle trace de l\u2019agressivit\u00e9 omnipr\u00e9sente dans les textes de Jdanov ou des \u00e9mules de Goebbels. Toutefois, cet aspect para\u00eet tr\u00e8s important&nbsp;: la tendance des institutions eccl\u00e9siales \u00e0 se replier sur les esth\u00e9tiques du pass\u00e9 ou \u00e0 se tourner vers un art pr\u00e9tendument populaire (une autre mani\u00e8re de promouvoir un conservatisme esth\u00e9tique en utilisant une autre rh\u00e9torique) ne se retrouve, dans le monde profane, que dans les r\u00e9gimes totalitaires, o\u00f9 on l\u2019observe de mani\u00e8re syst\u00e9matique. Ces injonctions au conservatisme concernent particuli\u00e8rement la musique (on a tent\u00e9 de restreindre la libert\u00e9 de cr\u00e9ation de P\u00e9rotin, de Bach et de Mozart, peut-\u00eatre davantage que celle de Giotto et de Michel-Ange) et ont pris une importance particuli\u00e8re au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, avec le d\u00e9veloppement de l\u2019enregistrement qui a accoutum\u00e9 les oreilles de tous \u00e0 l\u2019harmonie tr\u00e8s classique de la musique de divertissement. \u00c0 ce titre, l\u2019initiative lausannoise est exceptionnelle et remarquable.<\/p>\n\n\n\n<p>Le directeur de la Bachakademie de Stuttgart a soulev\u00e9 cette question avec acuit\u00e9, son initiative d\u2019une commande pour le 250<sup>e<\/sup> anniversaire de la mort de Bach n\u2019ayant b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019aucun encouragement eccl\u00e9sial&nbsp;: \u00ab&nbsp;O\u00f9 est notre \u00c9glise&nbsp;? Notre \u00c9glise devrait prendre de telles initiatives, faire de telles commandes. [\u2026] Nous sommes parvenus \u00e0 mettre l\u2019accent sur la question&nbsp;: que signifie pour vous la Passion aujourd\u2019hui, appartient-elle seulement au pass\u00e9&nbsp;? Assur\u00e9ment, non. Passion c\u2019est-\u00e0-dire souffrance est un th\u00e8me actuel, peut-\u00eatre en notre temps plus actuel qu\u2019il ne l\u2019a jamais \u00e9t\u00e9. Peut-on se contenter de rester l\u00e0 \u00e0 regarder en disant&nbsp;: comme c\u2019est triste. Ou existe-t-il aussi en notre temps, comme chez Bach, des moyens artistiques qui permettent de surmonter la souffrance<a href=\"#_ftn14\" id=\"_ftnref14\">[14]<\/a>&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Quatre \u0153uvres ont \u00e9t\u00e9 command\u00e9es, dans quatre langues diff\u00e9rentes, sur les quatre \u00e9vangiles, \u00e0 Tan Dun (Mt, en anglais), Osvaldo Golijov (Mc, en espagnol), Wolfgang Rihm (Lc, en allemand), et Sofia Gubaidulina (Jn, en russe). Golijov, argentin d\u2019origine juive ukrainienne, et Rihm, allemand, ont refus\u00e9 de travailler sur les \u00e9vangiles de Matthieu et Jean, dont l\u2019antijuda\u00efsme ne leur semblait pas \u00ab&nbsp;assumable&nbsp;\u00bb en raison respectivement de leur origine et de leur nationalit\u00e9. La souffrance, incarn\u00e9e par la Croix et la Shoah, est plac\u00e9e au centre de la Passion de Rihm (ce qui n\u2019est pas le cas des trois autres Passions). La dimension esp\u00e9rante y est peu pr\u00e9sente. Le compositeur articule avec le texte de l\u2019\u00e9vangile de Luc un po\u00e8me de Paul Celan, \u00ab&nbsp;<em>Tenebrae<\/em>&nbsp;\u00bb, qui renverse le sujet et le destinataire de la pri\u00e8re&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nous sommes proches, Seigneur,<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; proches et saisissables.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">D\u00e9j\u00e0 saisis, Seigneur,<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">engriff\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, comme<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">si la chair de chacun d\u2019entre nous \u00e9tait<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">ta chair, Seigneur.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Prie, Seigneur,<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">invoque nous,<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">nous sommes proches.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Nous allions d\u00e9vi\u00e9s par le vent,<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">nous allions nous courber<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">aux mares creuses des marais.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Nous allions \u00e0 l\u2019abreuvoir, Seigneur.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">C\u2019\u00e9tait du sang, c\u2019\u00e9tait<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">ce que tu as r\u00e9pandu, Seigneur.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">\u00c7a brillait.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">\u00c7a nous jetait ton image aux yeux, Seigneur.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Yeux et bouches sont si ouverts, sont si vides, Seigneur.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Nous avons bu, Seigneur.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Le sang et l\u2019image qui \u00e9tait dans le sang, Seigneur.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Prie, Seigneur.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Nous sommes proches.<a href=\"#_ftn15\" id=\"_ftnref15\">[15]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Une autre \u0153uvre, qui n\u2019est pas directement une Passion, rejoint celle de Micha\u00ebl Levinas. <em>Les Sept Paroles<\/em> de Tristan Murail (2010) ne font pas directement allusion \u00e0 la Shoah, mais sont centr\u00e9es sur la souffrance humaine dans son ensemble, <em>via<\/em> celle de J\u00e9sus de Nazareth, et sur la question&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m\u2019as-tu abandonn\u00e9 ?&nbsp;\u00bb (Mt 27,46), qui fait \u00e9cho au Psaume 22,2. Par ailleurs, l\u2019esth\u00e9tique musicale de Tristan Murail est, parmi les Passions contemporaines, celle qui semble \u00eatre la plus proche de celle de Micha\u00ebl Levinas, pour ce qui concerne la place centrale d\u00e9volue au son<a href=\"#_ftn16\" id=\"_ftnref16\">[16]<\/a> et le travail polyphonique qui subdivise la mati\u00e8re musicale \u00e0 l\u2019extr\u00eame. En revanche, le rapport \u00e0 la voix est tr\u00e8s diff\u00e9rent chez les deux compositeurs, Murail \u00e9tant avant tout un compositeur de musique instrumentale, et Micha\u00ebl Levinas ayant consacr\u00e9 une large partie de sa production \u00e0 la voix humaine.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-style:normal;font-weight:600\"><em>La Passion selon Marc<\/em> de Micha\u00ebl Levinas est donc une \u0153uvre singuli\u00e8re \u00e0 plusieurs \u00e9gards. L\u2019initiative lausannoise se d\u00e9marque r\u00e9ellement des \u0153uvres qui la pr\u00e9c\u00e8dent, tout d\u2019abord parce qu\u2019elle provient d\u2019un milieu religieux qui a eu le courage de proc\u00e9der \u00e0 une commande \u0153cum\u00e9nique, parfaitement consciente de ses implications th\u00e9ologiques, mais surtout le courage de passer cette commande \u00e0 un artiste d\u2019esth\u00e9tique contemporaine, lesquels sont d\u2019une raret\u00e9 que l\u2019on ne peut que d\u00e9plorer. L\u2019id\u00e9e de Jean-Fran\u00e7ois Ramelet, pasteur \u00e0 l\u2019initiative du projet \u00ab&nbsp;L\u2019Esprit Saint \u2013 une oasis dans la ville&nbsp;\u00bb \u00e0 Lausanne, de Benjamin Righetti, organiste de Saint-Fran\u00e7ois de Lausanne, et de Jean-Marc T\u00e9taz, charg\u00e9 des programmes culturels du jubil\u00e9 pour le canton de Vaud, th\u00e9ologien dot\u00e9 d\u2019une culture musicale d\u2019une rare \u00e9tendue, r\u00e9ussit un triple pari, celui d\u2019\u00eatre responsable historiquement, audacieuse esth\u00e9tiquement, et risqu\u00e9e th\u00e9ologiquement.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-style:normal;font-weight:600\">Par ailleurs, la question soulev\u00e9e par l\u2019esth\u00e9tique de l\u2019\u0153uvre d\u00e9passe largement celle d\u2019une \u00c9glise dans un rapport conservateur ou non \u00e0 l\u2019art&nbsp;; elle interroge directement le rapport \u00e0 la Shoah. La musique atonale a \u00e9t\u00e9 d\u00e9fendue, apr\u00e8s 1945, par Theodor Adorno notamment, dans sa <em>Philosophie de la nouvelle musique<\/em><a href=\"#_ftn17\" id=\"_ftnref17\">[17]<\/a>, comme \u00e9tant la seule possible apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale<a href=\"#_ftn18\" id=\"_ftnref18\">[18]<\/a>. La po\u00e9sie de Celan peut, \u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019instar de la musique contemporaine, exprimer la fin des lois harmoniques et rendre ainsi compte d\u2019une rupture sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019Histoire<a href=\"#_ftn19\" id=\"_ftnref19\">[19]<\/a>&nbsp;\u00bb. Les choix esth\u00e9tiques, apr\u00e8s les totalitarismes du XX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle et la Shoah, ont un sens qui n\u2019est pas seulement esth\u00e9tique&nbsp;: ils ont un sens historique, voire th\u00e9ologique.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-advanced-heading uagb-block-6169dcc4\"><h2 class=\"uagb-heading-text\">Entrelacements<\/h2><\/div>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-advanced-heading uagb-block-a94c52b9\"><h3 class=\"uagb-heading-text\"><em>Recomposition du texte<\/em><\/h3><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-advanced-heading uagb-block-3fc24f12\"><h4 class=\"uagb-heading-text\">Passion selon Marc 14 et 15<\/h4><\/div>\n\n\n\n<p>Le compositeur a choisi, parmi les quatre \u00e9vangiles, celui selon Marc, en s\u2019arr\u00eatant avant m\u00eame la finale courte (Mc 16,1-8), au chapitre 15, lorsque la pierre est mise sur le tombeau. Il semble que la d\u00e9couverte du tombeau vide n\u2019est pas incompatible avec le juda\u00efsme et que ce n\u2019est donc pas de ce c\u00f4t\u00e9 qu\u2019il faut chercher la raison de ce choix. S\u2019arr\u00eater sur la cl\u00f4ture du tombeau ferme la porte \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la R\u00e9surrection dans la Shoah, et surtout \u00e0 une lecture sot\u00e9riologique et sacrificielle de la souffrance. Il s\u2019agit presque d\u2019un imp\u00e9ratif, d\u2019une condition \u00e0 la possibilit\u00e9 de mettre en perspective Shoah et Golgotha\u00a0: les tentatives de r\u00e9cup\u00e9ration chr\u00e9tienne du \u00ab\u00a0calvaire\u00a0\u00bb d\u2019Auschwitz, surtout du fait de l\u2019\u00c9glise catholique polonaise, mais pas uniquement, ont constitu\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard un contre-exemple. Un compositeur juif qui accepte de mettre en relation la Passion et l\u2019holocauste ne peut que prendre le contre-pied de cette pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9vangile de Marc est moins travers\u00e9 par l\u2019antijuda\u00efsme que ceux de Matthieu et de Jean, qui font preuve d\u2019une forme d\u2019antijuda\u00efsme chaque fois diff\u00e9rent, li\u00e9 au contexte particulier des communaut\u00e9s auxquelles les \u00e9vang\u00e9listes s\u2019adressent apr\u00e8s la destruction du Second Temple. Par ailleurs, \u00ab&nbsp;dans le deuxi\u00e8me \u00e9vangile, celui de Marc, le rejet des compatriotes de J\u00e9sus n\u2019est pas trait\u00e9 plus durement que la faiblesse, la pesanteur et l\u2019incompr\u00e9hension chronique de ses disciples<a href=\"#_ftn20\" id=\"_ftnref20\">[20]<\/a>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019\u00e9vangile de Marc, au moment de la mort de J\u00e9sus, deux \u00e9v\u00e9nements parlent un autre langage que celui de l\u2019ex\u00e9cution concr\u00e8te d\u2019un condamn\u00e9 en l\u2019an 30&nbsp;: l\u2019obscurit\u00e9 entre la sixi\u00e8me et la neuvi\u00e8me heure et le d\u00e9chirement du voile, de part et d\u2019autre de la mort. Les t\u00e9n\u00e8bres, dans l\u2019Ancien Testament, signifient la col\u00e8re de Dieu (cf. Am 8,9-10), qui atteint ici la terre enti\u00e8re, ce qui donne une port\u00e9e universelle \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement<a href=\"#_ftn21\" id=\"_ftnref21\">[21]<\/a>. Cette mention des t\u00e9n\u00e8bres ne fait toutefois pas partie des versets de l\u2019\u00e9vangile conserv\u00e9s dans le livret.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, la seule fois (avec la pri\u00e8re du jardin de Geths\u00e9mani en \u00ab&nbsp;<em>Abba<\/em>, p\u00e8re&nbsp;\u00bb, Mc 14,36) o\u00f9 l\u2019on entend J\u00e9sus prier, c\u2019est pour dire la souffrance. Comment le fils de Dieu peut-il se sentir abandonn\u00e9&nbsp;? L\u2019explication classique, mais non satisfaisante, consiste \u00e0 rappeler que la citation du Psaume 22 renverrait au psaume entier, qui d\u00e9bouche sur la louange. Les allusions au Psaume 22 sont fr\u00e9quentes dans les deux chapitres, mais donn\u00e9es en sens inverse par rapport \u00e0 leur apparition dans le Psaume, qu\u2019elles lisent \u00e0 rebours&nbsp;: Marc 15,24 reprend Psaume 22,19&nbsp;; Marc 15,29 renvoie \u00e0 Psaume 22,7-9&nbsp;; Marc 15,34 cite Psaume 22,2. Le point culminant est donc ici l\u2019abyssal sentiment d\u2019abandon, et non pas une hypoth\u00e9tique issue sur la louange. Les autres font semblant de croire qu\u2019il en appelle \u00e0 \u00c9lie, ce qui constitue un calembour m\u00e9chant, mais aussi une ironie de la narration&nbsp;: ils ne reconnaissent pas le nom de Dieu cit\u00e9 dans l\u2019\u00c9criture. L\u2019offrande du vin aigre n\u2019est enfin pas un geste de mis\u00e9ricorde, mais de d\u00e9rision ultime.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019accent est davantage mis sur le cri de souffrance psychologique que sur la souffrance physique ou l\u2019\u00e9v\u00e9nement de la mort. Le voile qui se d\u00e9chire est action de Dieu, qui peut \u00eatre comprise de plusieurs mani\u00e8res\u00a0: la fin de la fonction s\u00e9paratrice du voile donne acc\u00e8s \u00e0 Dieu \u00e0 tous, y compris aux pa\u00efens\u00a0; le culte associ\u00e9 au temple, ruin\u00e9, est termin\u00e9. Le r\u00f4le du voile \u00e9tait de cacher l\u2019arche d\u2019alliance. Si Dieu se manifeste et sort du temple, o\u00f9 se r\u00e9v\u00e8le-t-il\u00a0? Dans le crucifi\u00e9\u00a0? Dans l\u2019\u00e9vangile, les nations sont repr\u00e9sent\u00e9es symboliquement par le centurion, qui est dans Marc le seul homme \u00e0 confesser la filiation divine de J\u00e9sus. Mais pour cela, il utilise l\u2019imparfait, et le titre sans article, ce qui semble compatible avec le juda\u00efsme\u00a0: \u00ab\u00a0il \u00e9tait (il est mort, il n\u2019est plus) fils de Dieu\u00a0\u00bb, sans article d\u00e9fini, ce qui indique qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019exclusivit\u00e9<a id=\"_ftnref22\" href=\"#_ftn22\">[22]<\/a>. La parole du centurion ne fait cependant pas partie du livret de la <em>Passion<\/em>, qui condense autant que possible le texte marcien. On peut toutefois se demander si la suppression des deux moments (les t\u00e9n\u00e8bres et la parole du centurion) susceptibles d\u2019exprimer l\u2019universalit\u00e9 de la mort de J\u00e9sus est volontaire ou simple cons\u00e9quence d\u2019une \u00e9conomie textuelle. Elle a, en tous les cas, une port\u00e9e th\u00e9ologique.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-style:normal;font-weight:600\">Chez Marc, les femmes, \u00e0 la diff\u00e9rence des Douze, n\u2019ont pas pris la fuite, trahi ou reni\u00e9, elles ne se sont pas dispers\u00e9es. Bien qu\u2019\u00e0 distance, elles sont l\u00e0. Ce sont les seules \u00e0 avoir accompli totalement le parcours du disciple. Elles ne sont pas connues du lecteur de Marc, sauf peut-\u00eatre la deuxi\u00e8me. Elle peut \u00eatre la m\u00e8re de Jacques et Josu\u00e9 mentionn\u00e9es en 6,3, c\u2019est-\u00e0-dire la m\u00e8re de J\u00e9sus. Mais alors pourquoi ne pas la nommer directement&nbsp;? Dans la <em>Passion<\/em> de Levinas, la pr\u00e9sence f\u00e9minine est encore renforc\u00e9e par les additions textuelles, et les femmes sont clairement identifi\u00e9es par les po\u00e8mes d\u2019Arnoult Gr\u00e9ban. Elles y incarnent davantage la figure du proche souffrant infiniment que celle de la compl\u00e9tude du disciple.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<div class=\"ast-oembed-container \" style=\"height: 100%;\"><iframe loading=\"lazy\" title=\"Levinas : La Passion selon Marc - Une passion apr\u00e8s Auschwitz (DVD\/Blu-ray trailer)\" width=\"500\" height=\"281\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/DQ8H-nMOTTI?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/div>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-advanced-heading uagb-block-e9fe09ac\"><h4 class=\"uagb-heading-text\">Cadre juif<\/h4><\/div>\n\n\n\n<p>Dans la <em>Passion <\/em>de Levinas, le texte de l\u2019\u00e9vangile est de part et d\u2019autre encadr\u00e9 par des textes \u00ab&nbsp;juifs&nbsp;\u00bb, qui constituent son contexte d\u2019\u00e9nonciation. Bien que le texte \u00e9vang\u00e9lique soit plus long que ces derniers, il est mis dans la perspective des premi\u00e8re et troisi\u00e8me parties qui en modifient toute la perception. La premi\u00e8re partie, en h\u00e9breu, fait entendre d\u2019une part le <em>Kaddish<\/em>, qui est la glorification de Dieu \u00e0 travers la mort, et d\u2019autre part la pri\u00e8re <em>El Maleh Rahamim<\/em>, qui est l\u2019hommage au mort. La version du <em>Kaddish<\/em> qui est donn\u00e9 est la plus courte, le <em>Hatzi Kaddish<\/em>. Celle d\u2019<em>El Maleh Rahamim<\/em> est une version abr\u00e9g\u00e9e de la forme de cette pri\u00e8re destin\u00e9e aux morts de la Shoah.<\/p>\n\n\n\n<p>En plus de ces deux pri\u00e8res, une cantillation psalmodique r\u00e9cite les noms de certains des morts de la Shoah. La r\u00e9citation des noms des morts de la Shoah intervient traditionnellement le 27 du mois de <em>nissan<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 une date proche de la P\u00e2ques juive (le 14 du mois de <em>nissan<\/em>). Cette coutume, institu\u00e9e par l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl, a \u00e9t\u00e9 introduite en France par le rabbin Daniel Farhi en 1991. Depuis lors, une partie des noms des d\u00e9port\u00e9s est lue de mani\u00e8re ininterrompue pendant vingt-quatre heures, lors du <em>Yom hashoah<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Les textes choisis constituent l\u2019ensemble liturgique de ceux qui sont dits lors du <em>Yom haShoah<\/em> \u00e0 la synagogue (<em>Kaddish<\/em>, <em>El Maleh Rahamim<\/em>, noms des d\u00e9port\u00e9s). C\u2019est d\u00e8s lors la pri\u00e8re synagogale qui est port\u00e9e sur sc\u00e8ne et qui ouvre le r\u00e9cit de la Passion. Cet ordonnancement du livret permet d\u2019\u00e9viter la sensation que l\u2019association de la Passion \u00e0 la Shoah christianise cette derni\u00e8re. On a au contraire l\u2019impression que la Passion est relue dans une perspective juive.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-advanced-heading uagb-block-954cd2a3\"><h4 class=\"uagb-heading-text\">Pr\u00e9sence f\u00e9minine<\/h4><\/div>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9vang\u00e9liste est chant\u00e9 par un contre-t\u00e9nor, c\u2019est-\u00e0-dire par un homme, mais qui chante dans un registre aigu, qui pourrait \u00eatre celui d\u2019une femme. Le fait qu\u2019un homme chante dans ce registre n\u2019a rien d\u2019exceptionnel en soi. En revanche, cette coloration aigu\u00eb est inhabituelle dans le cadre d\u2019une Passion. Le mod\u00e8le que l\u2019auditeur a dans les oreilles est celui des <em>Passions<\/em> de Bach, dans lesquelles le r\u00f4le de l\u2019\u00e9vang\u00e9liste est toujours tenu par un t\u00e9nor. Par ailleurs, dans les Passions anciennes, les voix de femme solistes sont rares. Ici, elles sont omnipr\u00e9sentes, en raison d\u2019adjonctions importantes au texte de l\u2019\u00e9vangile. Non seulement la femme au parfum \u00e9pandu tient une place absolument centrale, mais Marie et Marie-Madeleine interviennent \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 travers des po\u00e9sies du XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, \u00e9crites par Gr\u00e9ban, alors organiste de la cath\u00e9drale Notre-Dame de Paris, tel le texte suivant&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">J\u00e9sus, mon fils, mon enfant gracieux,<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Celui que j\u2019ai port\u00e9, mon tr\u00e9sor pr\u00e9cieux,<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Ainsi se produit-elle la rupture entre nous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">\u00d4 s\u00e9paration&nbsp;! Quels p\u00e9nibles supplice et douleur partag\u00e9e,<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Partage de courroux et de d\u00e9couragement&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">M\u00e8re du fils par la mort s\u00e9par\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Quelle dure mort, quelle dure mort&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Fils, regardez cette terrible mort<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">S\u2019il vous faut mourir par jalousie<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">\u00c0 tout le moins que nous mourrions ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Que le fils veille ainsi<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Me fait passer le d\u00e9sir de veiller.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Vivre sans vous me sera mourir de deuil.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">\u00d4 jamais je ne me plains de ce que le deuil m\u2019est impos\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux dires du compositeur, cette pr\u00e9sence additionnelle de Marie, qui fait profond\u00e9ment partie de la structure de l\u2019\u0153uvre<a href=\"#_ftn23\" id=\"_ftnref23\">[23]<\/a>, a \u00e9t\u00e9 accept\u00e9e par l\u2019\u00c9glise protestante de Lausanne. C\u2019est la figure de la <em>Piet\u00e0<\/em> qui int\u00e9resse le compositeur&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai pris dans ces po\u00e9sies la souffrance de Marie et Marie-Madeleine, pour le fils qui va \u00eatre sacrifi\u00e9<a href=\"#_ftn24\" id=\"_ftnref24\">[24]<\/a>.&nbsp;\u00bb Le monologue de Marie, au centre symbolique et r\u00e9el (temporellement, il se situe au centre de l\u2019\u0153uvre \u00e0 la minute pr\u00e8s), fait entendre la m\u00e8re en style r\u00e9citatif, quasi parl\u00e9, avec de tr\u00e8s petits intervalles (majoritairement des secondes, c\u2019est-\u00e0-dire le plus petit intervalle du syst\u00e8me temp\u00e9r\u00e9), glissants, presque <em>recto tono<\/em>. La voix est compl\u00e8tement d\u00e9nud\u00e9e, et en contraste avec le d\u00e9chirement vocal de Marie-Madeleine, sur un tr\u00e8s large ambitus. Les deux femmes encha\u00eenent imm\u00e9diatement avec ce qui sonne presque comme une berceuse, un accord parfait tr\u00e8s \u00e9tal\u00e9 dans l\u2019espace, qui tourne en boucle de fa\u00e7on hypnotique, et se trouve \u00eatre une r\u00e9f\u00e9rence indirecte \u00e0 l\u2019hypotypose de la croix.<\/p>\n\n\n\n<p>Un po\u00e8me de Celan fait \u00e0 l\u2019inverse entendre le fils qui pleure la m\u00e8re qui ne reviendra pas, ce que Micha\u00ebl Levinas appelle la <em>Piet\u00e0<\/em> renvers\u00e9e&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\"><em>Espenbaum<\/em><\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">TREMBLE, ton feuillage cligne blanc dans la t\u00e9n\u00e8bre.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Ma m\u00e8re jamais n\u2019eut les cheveux blancs.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Dent-de-lion, si verte est l\u2019Ukraine.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Ma blonde m\u00e8re ne revint pas \u00e0 la maison.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Nuage de pluie, tardes-tu au bord des puits&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Ma silencieuse m\u00e8re pleure pour tous.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Ronde \u00e9toile, tu enroules ton orbe d\u2019or.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">De ma m\u00e8re, le c\u0153ur devint blessure de plomb.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Porte de ch\u00eane, qui t\u2019a sortie des gonds&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p style=\"line-height:0.1\">Ma douce m\u00e8re ne peut venir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lien le plus fort entre ce po\u00e8me de Celan qui cl\u00f4t la pi\u00e8ce et l\u2019\u00e9vangile qui en est au c\u0153ur, est donc port\u00e9 par une addition \u00e0 l\u2019\u00e9vangile qui se trouve \u00eatre le pilier autour duquel s\u2019articule la disparition du fils pour la m\u00e8re et de la m\u00e8re pour le fils.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-advanced-heading uagb-block-7ce19633\"><h3 class=\"uagb-heading-text\"><em>Plurilinguisme<\/em><\/h3><\/div>\n\n\n\n<p>Les trois parties ne reposent pas uniquement sur des textes diff\u00e9rents, mais \u00e9galement sur des langues diff\u00e9rentes&nbsp;: la premi\u00e8re partie est en h\u00e9breu et en aram\u00e9en, la partie \u00e9vang\u00e9lique en ancien fran\u00e7ais, et la troisi\u00e8me partie en allemand. Le <em>Kaddish<\/em> est en aram\u00e9en, ce qui lui conf\u00e8re une aura presque magique&nbsp;: selon la l\u00e9gende, c\u2019est la seule langue que les anges ne peuvent intercepter, et qui pour cette raison parvient directement au cr\u00e9ateur<a href=\"#_ftn25\" id=\"_ftnref25\">[25]<\/a>. Le compositeur s\u2019est exprim\u00e9 sur le choix des langues \u00e0 plusieurs reprises. L\u2019h\u00e9breu n\u2019est pas, dans le livret, \u00e9crit en caract\u00e8res h\u00e9bra\u00efques, mais translitt\u00e9r\u00e9, ce qui implique un choix de prononciation qui n\u2019est pas neutre. Il a privil\u00e9gi\u00e9 \u00ab&nbsp;une prononciation qui est celle que je connais, c\u2019est-\u00e0-dire celle de l\u2019Europe centrale<a href=\"#_ftn26\" id=\"_ftnref26\">[26]<\/a>&nbsp;\u00bb. Il explique ne pas savoir r\u00e9ellement d\u2019o\u00f9 vient cette prononciation, mais l\u2019avoir entendue au fond du jardin o\u00f9 son p\u00e8re avait laiss\u00e9 se constituer une synagogue, qui fonctionnait le jour de <em>Rosh hashanah<\/em> et le jour de Kippour, o\u00f9 la pri\u00e8re \u00e9tait men\u00e9e par des survivants. Il a le souvenir d\u2019\u00eatre all\u00e9 \u00e9couter ces offices du fond du jardin, et la m\u00e9moire vive du <em>Yizkor<\/em>, \u00ab&nbsp;souvenir&nbsp;\u00bb, la pri\u00e8re qui se tournait vers tous ceux qui n\u2019\u00e9taient pas rentr\u00e9s des camps. Pour une raison non explicable, il en a un souvenir aux sonorit\u00e9s f\u00e9minines, bien que le <em>Yizkor<\/em> soit la pri\u00e8re de ceux qui ont perdu leurs parents, et non pas celle des femmes qui ont perdu leurs maris. Le mot <em>Yizkor<\/em> n\u2019est pas indiqu\u00e9 dans le livret, mais il suit les deux pri\u00e8res juives (<em>Kaddish<\/em>, <em>El Maleh Rahamim<\/em>) et ouvre la litanie des noms, sur un motif musical qui le place en exergue. Le mot le plus distinctement entendu de la premi\u00e8re partie est&nbsp;: \u00ab&nbsp;Qu\u2019il se souvienne&nbsp;!&nbsp;\u00bb Faut-il comprendre que le r\u00e9cit de la Passion ne peut plus avoir lieu, apr\u00e8s Auschwitz, sans faire m\u00e9moire de la Shoah&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<div class=\"ast-oembed-container \" style=\"height: 100%;\"><iframe loading=\"lazy\" title=\"Micha\u00ebl L\u00e9vinas, La Passion selon Marc - Une Passion apr\u00e8s Auschwitz (extrait 1)\" width=\"500\" height=\"281\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/JfCm3Bf-uRw?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/div>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p>Le fait que la deuxi\u00e8me partie est en ancien fran\u00e7ais peut para\u00eetre surprenant. \u00c0 l\u2019\u00e9coute de l\u2019\u0153uvre, la langue semble au contraire parfaitement \u00e0 sa place, et sonne \u00e9tonnamment \u00ab&nbsp;juste&nbsp;\u00bb, sans qu\u2019il soit possible de comprendre r\u00e9ellement pourquoi. L\u2019ancien fran\u00e7ais de l\u2019\u00e9vangile est celui d\u2019une Bible du XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, dite Bible Mazarine, du nom de la biblioth\u00e8que o\u00f9 elle est conserv\u00e9e. Les po\u00e9sies mariales qui y sont ins\u00e9r\u00e9es sont dues \u00e0 Gr\u00e9ban, un po\u00e8te et musicien du XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. L\u2019ancien fran\u00e7ais du XIII<sup>e<\/sup> et du XV<sup>e<\/sup> n\u2019est pas le m\u00eame (on parle de \u00ab&nbsp;moyen fran\u00e7ais&nbsp;\u00bb pour celui du XV<sup>e<\/sup>), mais ce n\u2019est pas perceptible aux oreilles du profane. On entend alors une langue que l\u2019on comprend, mais qui comporte une part d\u2019\u00e9tranget\u00e9, et dont les consonnes r\u00e9sonnent davantage que celles du fran\u00e7ais et font dispara\u00eetre une partie de ses nasales. \u00ab&nbsp;La langue subit des soubresauts, des accents rugueux et lettristes. La consonne donne aux mots une sonorit\u00e9 et une prosodie particuli\u00e8res<a href=\"#_ftn27\" id=\"_ftnref27\">[27]<\/a>.&nbsp;\u00bb De ce fait, le contraste avec l\u2019h\u00e9breu et l\u2019allemand est un peu temp\u00e9r\u00e9, et l\u2019on ne per\u00e7oit pas le changement de langue comme une rupture d\u2019unit\u00e9<a href=\"#_ftn28\" id=\"_ftnref28\">[28]<\/a>. Le compositeur ne donne pas d\u2019explication tout \u00e0 fait rationnelle quant au choix de cette langue, qui semble intuitif, un peu comme la perception qui s\u2019en d\u00e9gage&nbsp;: il ne voulait pas de l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 du fran\u00e7ais moderne, il fallait introduire une dissonance et une \u00e9tranget\u00e9 pour la partie n\u00e9otestamentaire. N\u2019\u00e9tant pas hell\u00e9niste, il n\u2019a pas souhait\u00e9 travailler sur le texte en langue originale, et c\u2019est l\u2019ancien fran\u00e7ais qui s\u2019est, un peu par hasard, impos\u00e9 comme une \u00e9vidence permettant d\u2019ouvrir \u00e0 un \u00ab&nbsp;chant religieux d\u2019un univers sacr\u00e9 sp\u00e9cifique, apparent\u00e9 au blaze de Rachi<a href=\"#_ftn29\" id=\"_ftnref29\">[29]<\/a>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La troisi\u00e8me partie constitue, de fa\u00e7on m\u00e9taphorique, un \u00ab&nbsp;face \u00e0 face avec la Shoah, avec Heidegger&nbsp;\u00bb. L\u2019allemand choisi par le biais des po\u00e9sies de Celan \u00ab&nbsp;est un allemand qui conna\u00eet le Yiddish&nbsp;\u00bb. Dit comme cela, c\u2019est un peu caricatural, mais il y a bien une prosodie particuli\u00e8re de l\u2019allemand de Celan&nbsp;: \u00ab&nbsp;On imagine mal que la po\u00e9sie de Celan soit lue avec ce qu\u2019il appelle une \u201cintonation nazie\u201d. Mais, \u00e0 vrai dire, toute intonation qui ne t\u00e9moignerait pas d\u2019un profond trouble, d\u2019une cassure, peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme \u201cnazie\u201d. L\u2019intonation peut, dans une certaine mesure, \u00eatre orient\u00e9e par l\u2019\u00e9nonciation du po\u00e8me. Dans l\u2019\u0153uvre de maturit\u00e9, cette derni\u00e8re sera donc performative, et de mani\u00e8re ostentatoire&nbsp;: ce sera une po\u00e9sie du b\u00e9gaiement (<em>Stottern<\/em>) et de la lallation (<em>Lallen<\/em>)<a href=\"#_ftn30\" id=\"_ftnref30\">[30]<\/a>.&nbsp;\u00bb Le premier des deux po\u00e8mes employ\u00e9s par Levinas, \u00ab&nbsp;<em>Die Schleuse<\/em>&nbsp;\u00bb, plus que le deuxi\u00e8me, est graphiquement \u00e9crit avec ces interruptions caract\u00e9ristiques, qu\u2019Andrea Lauterwein nomme b\u00e9gaiement, et Levinas tremblement&nbsp;: \u00ab&nbsp;Dans la po\u00e9sie de Celan les cailloux dans la bouche ont donc un r\u00f4le d\u2019obstacle r\u00e9sistant au flux ininterrompu. Ils donnent naissance \u00e0 une po\u00e9sie post-harmonique, \u00e0 une po\u00e9sie \u201chors de la fugue\u201d<a href=\"#_ftn31\" id=\"_ftnref31\">[31]<\/a>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-advanced-heading uagb-block-f435ba16\"><h3 class=\"uagb-heading-text\"><em>Unit\u00e9 musicale<\/em><\/h3><\/div>\n\n\n\n<p>L\u2019unit\u00e9 profonde de l\u2019\u0153uvre affleure \u00e0 la lecture du texte, mais elle n\u2019\u00e9clate qu\u2019\u00e0 la perception des motifs musicaux qui traversent l\u2019\u0153uvre. Plusieurs motifs sont tr\u00e8s volontairement mis en relation, et tissent des liens qui entrelacent plus profond\u00e9ment les trois parties.<\/p>\n\n\n\n<p>Le texte, avant-m\u00eame sa mise en musique, \u00e9labore une structure o\u00f9 les trois parties ne sont pas juxtapos\u00e9es mais intrins\u00e8quement li\u00e9es, malgr\u00e9 les provenances diverses des sources litt\u00e9raires. Le po\u00e8me de Celan \u00ab&nbsp;<em>Die Schleuse<\/em>&nbsp;\u00bb emploie les mots <em>Kaddish<\/em> et <em>Yizkor<\/em>, si importants dans la premi\u00e8re partie de l\u2019\u0153uvre. Ce sont eux qui am\u00e8nent \u00e0 la Passion et la suivent imm\u00e9diatement. La musique ajoute ici une strate suppl\u00e9mentaire au sens&nbsp;: l\u2019instrumentation (ponctuations de piano et de harpe, gong, fl\u00fbte qui fait entendre le souffle) est identique \u00e0 celle qui accompagne les suppliques de la M\u00e8re dans la partie centrale. Par ailleurs, le motif du <em>Yizkor<\/em> est li\u00e9 \u00e0 un intervalle particulier et r\u00e9current (la tierce descendante), ais\u00e9ment identifiable et reconnaissable, qui devient le motif principal de la mise en musique du po\u00e8me de Celan.<\/p>\n\n\n\n<p>Les liens entre la musique du <em>Kaddish<\/em> de la premi\u00e8re partie et celle de la crucifixion constituent l\u2019autre lieu de sens central de l\u2019\u0153uvre. Les archets percutent les cordes (<em>arco battuto<\/em>) au lieu de les frotter, au tout d\u00e9but de l\u2019\u0153uvre, lors de la lecture des noms, mais aussi au moment o\u00f9 J\u00e9sus est crucifi\u00e9. L\u2019analyse de l\u2019\u0153uvre effectu\u00e9e par Carlos de Casterllarnau peu apr\u00e8s sa cr\u00e9ation souligne cette unit\u00e9 musicale autour des \u00ab&nbsp;coups de marteau&nbsp;\u00bb de la mise en croix&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c0 travers la reprise et le d\u00e9veloppement de certains \u00e9l\u00e9ments de la premi\u00e8re partie de l\u2019\u0153uvre, la section de la crucifixion repr\u00e9sente la communion de la partie chr\u00e9tienne et juive. Cette section r\u00e9cup\u00e8re et fusionne plusieurs \u00e9l\u00e9ments des deux principales parties dans une claire intention \u0153cum\u00e9nique qui r\u00e9pond \u00e0 l\u2019esprit de l\u2019\u0153uvre et de la commande. Le compositeur lui-m\u00eame parle du \u201ctrait d\u2019union qui reli[e] le monde jud\u00e9o-chr\u00e9tien qui ne saurait faire oublier deux mill\u00e9naires de pers\u00e9cutions qui ont conduit \u00e0 la Shoah\u201d<a href=\"#_ftn32\" id=\"_ftnref32\">[32]<\/a>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autres fragments provenant de la premi\u00e8re partie sont repris au moment du r\u00e9cit de la crucifixion par l\u2019\u00e9vang\u00e9liste. Ainsi, le th\u00e8me de la crucifixion rappelle les voix graves du <em>Kaddish<\/em> qui chantaient des sons (sur les syllabes \u00ab&nbsp;oh&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;ah&nbsp;\u00bb) en <em>ostinato<\/em><a href=\"#_ftn33\" id=\"_ftnref33\">[33]<\/a> <em>crescendo<\/em><a href=\"#_ftn34\" id=\"_ftnref34\">[34]<\/a>. D\u2019autres motifs<a href=\"#_ftn35\" id=\"_ftnref35\">[35]<\/a> provenant du <em>Kaddish<\/em> sont chant\u00e9s sur les paroles de d\u00e9r\u00e9liction du Christ en croix. Lors de la derni\u00e8re occurrence de ces paroles, en duo avec l\u2019\u00e9vang\u00e9liste, la m\u00e9lodie chant\u00e9e est exactement la m\u00eame que l\u2019une de celles qui sont chant\u00e9es dans la pri\u00e8re <em>El Maleh Rahamim<\/em>. La volont\u00e9 de lier la mort de J\u00e9sus aux pri\u00e8res des morts de la Shoah de la premi\u00e8re partie est manifeste, jusque dans la conclusion instrumentale des deux sections, sur une descente de clavier micro-tonale<a href=\"#_ftn36\" id=\"_ftnref36\">[36]<\/a> et le son \u00e9trange du rasoir qui met en vibration le tam-tam.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-style:normal;font-weight:600\">Ces exemples frappants ne constituent qu\u2019une petite partie des \u00e9l\u00e9ments musicaux qui unifient les trois parties, qui ne sont pas juxtapos\u00e9es, ni m\u00eame entrelac\u00e9es, mais intrins\u00e8quement et profond\u00e9ment reli\u00e9es. Les textes choisis favorisaient d\u00e9j\u00e0 des images en miroir, des rappels entre les parties. Mais c\u2019est bien la musique qui en cr\u00e9e l\u2019unit\u00e9, qui lui donne une port\u00e9e \u0153cum\u00e9nique, et qui parvient \u00e0 d\u00e9passer l\u2019ind\u00e9passable, et \u00e0 relier la Passion \u00e0 la Shoah, sans la christianiser outrageusement.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-advanced-heading uagb-block-ee732d51\"><h4 class=\"uagb-heading-text\">Une musique qui tremble<\/h4><\/div>\n\n\n\n<p>La musique s\u2019approche de la Shoah et de la Passion avec prudence, en tremblant. Elle ne violente aucun des deux r\u00e9cits, les relie sans les forcer ni leur \u00f4ter leur sp\u00e9cificit\u00e9. Le texte des solistes est intelligible, ce qui n\u2019est pas le cas de celui des ch\u0153urs dont la fonction est autre\u00a0: ils portent le tremblement. Michael Levinas s\u2019en explique ainsi\u00a0: <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab\u00a0\u00c9crire de la musique apr\u00e8s Auschwitz, c\u2019est composer une musique qui tremble. C\u2019est poser sans cesse la m\u00eame question qui taraudait les textes de Paul Celan. Peut-on chanter sans pleurer et sans trembler apr\u00e8s la Shoah<a id=\"_ftnref37\" href=\"#_ftn37\">[37]<\/a>\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ce tremblement est exprim\u00e9 \u00e0 la fois par l\u2019extr\u00eame division de la polyphonie et par la prosodie tr\u00e8s particuli\u00e8re, qui fait entendre parfois les mots pour les qualit\u00e9s sonores de leurs d\u00e9tails davantage que pour leur signification&nbsp;: \u00ab&nbsp;Que ce soit dans la partie juive (le <em>Kaddish<\/em>, les rumeurs synagogales ashk\u00e9nazes, le <em>El Maleh Rahamim\u2026<\/em>) ou dans la partie chr\u00e9tienne (les implorations de Marie, les Cantiques de B\u00e9thanie\u2026), les ch\u0153urs sont \u00e9crits en 36 voix s\u00e9par\u00e9es, m\u00e9langeant des rythmes parl\u00e9s, les d\u00e9tails des mots (consonnes). Cette \u00e9coute presque lettriste des langues se retrouve dans l\u2019orchestration<a href=\"#_ftn38\" id=\"_ftnref38\">[38]<\/a>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la premi\u00e8re partie, le ch\u0153ur masculin \u00e9labore une polyphonie qui privil\u00e9gie les voyelles, avec un rythme obstin\u00e9 qui s\u2019ajoute \u00e0 un l\u00e9ger d\u00e9calage des voix, qui portent de petits <em>crescendi<\/em> sur chaque son. La perception de la pulsation et les sensations harmoniques sont troubl\u00e9es par ce battement du son du ch\u0153ur. En d\u2019autres endroits o\u00f9 chante le ch\u0153ur, ce sont les consonnes qui sont privil\u00e9gi\u00e9es, toujours avec une \u00e9criture tr\u00e8s divis\u00e9e, avec un grand nombre de voix, qui permet de faire entendre des agr\u00e9gats sonores tr\u00e8s particuliers, o\u00f9 justement les voix uniques ne peuvent plus se distinguer et se fondent dans un large spectre sonore<a href=\"#_ftn39\" id=\"_ftnref39\">[39]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Les sons \u00e9mis avec des mouvements de main sur la bouche accentuent ce tremblement, qui passe aussi dans l\u2019\u00e9criture orchestrale, les tr\u00e9molos des cuivres, l\u2019utilisation d\u2019un rasoir pour mettre le tam-tam en vibration, l\u2019utilisation de sourdines particuli\u00e8res aux violoncelles, les quarts de tons, ou encore les <em>glissandi<\/em>. Tous les proc\u00e9d\u00e9s sonores employ\u00e9s pour mettre en mouvement le son de la polyphonie concourent \u00e0 ce tremblement, \u00e0 ce murmure permanent.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-style:normal;font-weight:600\">\u00c0 la question&nbsp;: \u00ab&nbsp;Peut-on composer de la musique apr\u00e8s Auschwitz&nbsp;?&nbsp;\u00bb, le compositeur r\u00e9pond un \u00ab&nbsp;oui&nbsp;\u00bb, mais un oui qui tremble, qui fait m\u00e9moire de l\u2019irr\u00e9parable action des hommes et de la souffrance qu\u2019elle engendre avec une crainte m\u00e9taphysique et musicale qui \u00e9voque en creux celle de Rudolf Otto<a href=\"#_ftn40\" id=\"_ftnref40\">[40]<\/a>&nbsp;: la musique tremble non pas devant le numineux, mais devant l\u2019absence de Dieu.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-uagb-container uagb-block-8460c96c alignfull uagb-is-root-container\"><div class=\"uagb-container-inner-blocks-wrap\">\n<div class=\"wp-block-uagb-advanced-heading uagb-block-59068c67\"><h2 class=\"uagb-heading-text\">Pour aller plus loin : entretiens <\/h2><\/div>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<div class=\"ast-oembed-container \" style=\"height: 100%;\"><iframe loading=\"lazy\" title=\"Entretien avec Micha\u00ebl Levinas : La Passion selon Marc. Une Passion apr\u00e8s Auschwitz\" width=\"500\" height=\"281\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/CWf3tyRoOJQ?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/div>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<div class=\"ast-oembed-container \" style=\"height: 100%;\"><iframe loading=\"lazy\" title=\"Maxime Pascal \u2022\u00a0sur Micha\u00ebl Levinas &amp; &#039;La Passion selon Marc&#039;\" width=\"500\" height=\"281\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/1zZ2lYRD2fs?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/div>\n<\/div><\/figure>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Bernard Suchecky, \u00ab&nbsp;La christianisation de la Shoah. Le carmel d\u2019Auschwitz, les \u00e9glises de Birkenau et Sobibor&nbsp;\u00bb, <em>Esprit<\/em> 150 (1989\/5), p.&nbsp;103.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> <em>Ibid<\/em>., p.&nbsp;104.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Hans Jonas, <em>Le concept de Dieu apr\u00e8s Auschwitz<\/em>, Paris, Payot &amp; Rivages, 1994.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Delphine Horvilleur, <em>Vivre avec nos morts. Petit trait\u00e9 de consolation<\/em>, Paris, Grasset, 2021, p.&nbsp;86.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Matteo Nanni, livret de l\u2019enregistrement de Luigi Nono, <em>Complete works for solo tape<\/em>, Milan, Stradivarius, 2006. Nous traduisons.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Gy\u00f6rgy Ligeti, cit\u00e9 <em>in&nbsp;<\/em>: Jean-S\u00e9bastien No\u00ebl, <em>\u00ab&nbsp;Le silence s\u2019essouffle&nbsp;\u00bb. Les expressions de la mort, du deuil et de la m\u00e9moire chez les compositeurs de cultures juives ashk\u00e9nazes. Europe centrale et orientale, \u00c9tats-Unis (1880-1980)<\/em>, th\u00e8se de doctorat soutenue \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Nancy 2, 2011, p.&nbsp;352.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> Voir l\u2019analyse de Jean-S\u00e9bastien No\u00ebl <em>in&nbsp;<\/em>:<em> ibid.<\/em>, p.&nbsp;411&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mais le projet mahl\u00e9rien, dans lequel Leonard Bernstein croit pouvoir puiser les fondements de son propre syncr\u00e9tisme spirituel, le projet sch\u00f6nbergien cherchant avant tout \u00e0 poser les jalons d\u2019une musique pour les si\u00e8cles \u00e0 venir, les f\u00eates macabres de Ligeti comme les \u0153uvres m\u00e9morielles plus sp\u00e9cifiquement destin\u00e9e \u00e0 une audience confessionnelle de compositeurs tels que Sholom Secunda, Herman Berlinski ou Lazar Weiner, toutes ces \u0153uvres et toutes ces trajectoires musicales, si diverses soient-elles, visent \u00e0 poser une question qui n\u2019est pas circonscrite au champ culturel du juda\u00efsme. M\u00eame dans ses occurrences les plus radicales (c\u2019est-\u00e0-dire r\u00e9pondant \u00e0 l\u2019ambition de recouvrer les racines d\u2019une identit\u00e9 culturelle disparue), comme chez John Zorn, les compositeurs juifs, au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, tendent dans leur grande majorit\u00e9 \u00e0 placer l\u2019\u00e9preuve de la mort et du deuil \u00e0 un niveau universel.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a> Cit\u00e9 par Frans C. Lemaire, <em>Le destin juif et la musique&nbsp;: trois mille ans d\u2019histoire<\/em>, [Paris], Fayard, 2003, p.&nbsp;391\u2011392.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\" id=\"_ftn9\">[9]<\/a> Walter Dirks, cit\u00e9 <em>ibid.<\/em>, p.&nbsp;392.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref10\" id=\"_ftn10\">[10]<\/a> Sur le plan musical, il s\u2019agit bien d\u2019une \u0153uvre majeure. Nombre d\u2019autres Passions ont \u00e9t\u00e9 compos\u00e9es dans les m\u00eames ann\u00e9es (Norbert Rosseau, Piet Swerts, Kamill\u00f3 Lendvay, Gy\u00f6rgy Orb\u00e1n, John Tavener, Ivan Moody, James Mc Millan), sans avoir de retentissement artistique particulier.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref11\" id=\"_ftn11\">[11]<\/a> Frans C. Lemaire, <em>Le destin juif et la musique<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p.&nbsp;393-394.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref12\" id=\"_ftn12\">[12]<\/a> Voir <em>infra<\/em>, \u00ab&nbsp;II.&nbsp;Entrelacements&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref13\" id=\"_ftn13\">[13]<\/a>Commission \u00ab&nbsp;Art et Culture&nbsp;\u00bb pour le Jubil\u00e9 de l\u2019an 2000, note publi\u00e9e dans la rubrique \u00ab&nbsp;Activit\u00e9 des Commissions et des Comit\u00e9s&nbsp;\u00bb de la revue du Jubil\u00e9, <em>Tertium Millenium 2<\/em> (mais 1997). Le texte anglais de la note est accessible sous le lien suivant&nbsp;: <a href=\"https:\/\/www.vatican.va\/jubilee_2000\/magazine\/documents\/ju_mag_01051997_p94a_en.html\">https:\/\/www.vatican.va\/jubilee_2000\/magazine\/documents\/ju_mag_01051997_p94a_en.html<\/a> (consult\u00e9 le 12 octobre 2022). Nous traduisons. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref14\" id=\"_ftn14\">[14]<\/a> Cit\u00e9 <em>in&nbsp;<\/em>: Frans C. Lemaire, <em>Le destin juif et la musique<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p.&nbsp;412.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref15\" id=\"_ftn15\">[15]<\/a> Paul Celan, <em>\u00ab&nbsp;Tenebrae&nbsp;\u00bb, in : id., Po\u00e8mes<\/em>, trad. John E. Jackson, Le Muy, \u00c9ditions Unes, 1987, p. 29.31.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref16\" id=\"_ftn16\">[16]<\/a> Tristan Murail est l\u2019un des principaux repr\u00e9sentants de la musique dite spectrale, qui travaille sur les composantes acoustiques (harmoniques) du son. Micha\u00ebl Levinas a pris ses distances avec cette \u00ab&nbsp;\u00e9cole&nbsp;\u00bb, qui l\u2019a toutefois nourri.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref17\" id=\"_ftn17\">[17]<\/a> Theodor W. Adorno, <em>Philosophie de la nouvelle musique<\/em>, Paris, Gallimard, 2009.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref18\" id=\"_ftn18\">[18]<\/a> Voir Andr\u00e9a Lauterwein, \u00ab&nbsp;Paul Celan&nbsp;: le rossignol b\u00e8gue. Un changement de perspectives dans la po\u00e9sie&nbsp;\u00bb, <em>Revue d\u2019Histoire de la Shoah<\/em> 201 (2014\/2), p.&nbsp;45&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019engagement militant d\u2019Adorno pour la musique nouvelle est motiv\u00e9 par son refus de la musique harmonique, capable de faire illusion sur les r\u00e9alit\u00e9s historiques de la Shoah. La musique de Schoenberg atteindrait l\u2019immanence historique parce qu\u2019elle nierait le fondement naturel, accept\u00e9, des sons, les rendant proches d\u2019un \u00e9tat pr\u00e9musical et pr\u00e9linguistique, marques ultimes de la subjectivit\u00e9 dans l\u2019Histoire.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref19\" id=\"_ftn19\">[19]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.&nbsp;49.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref20\" id=\"_ftn20\">[20]<\/a> Juan Asensio et Jean-No\u00ebl Aletti, \u00ab&nbsp;Le christianisme, responsable de l\u2019extermination des juifs d\u2019Europe&nbsp;?&nbsp;\u00bb, <em>\u00c9tudes<\/em> 415 (2011\/11), p.&nbsp;504.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref21\" id=\"_ftn21\">[21]<\/a> Camille Focant, <em>L\u2019\u00e9vangile selon Marc<\/em>, Paris, Cerf, 2004, p. 581.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref22\" id=\"_ftn22\">[22]<\/a> Pour l\u2019ensemble de ce passage, je m\u2019appuie sur l\u2019\u00e9x\u00e9g\u00e8se de Camille Focant (<em>L\u2019\u00e9vangile selon Marc<\/em>, <em>op. cit<\/em>.), \u00e0 l\u2019exception de cette interpr\u00e9tation qui est personnelle. Focant est g\u00ean\u00e9 par l\u2019imparfait et l\u2019absence d\u2019article, qui dans une lecture juive de l\u2019\u00e9vangile sont au contraire plus ais\u00e9s \u00e0 accepter.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref23\" id=\"_ftn23\">[23]<\/a> Micha\u00ebl Levinas, entretien t\u00e9l\u00e9phonique du 19 avril 2021.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref24\" id=\"_ftn24\">[24]<\/a> <em>Ibid<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref25\" id=\"_ftn25\">[25]<\/a> Delphine Horvilleur, <em>Vivre avec nos morts<\/em>, <em>op. cit.<\/em>, p.&nbsp;94.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref26\" id=\"_ftn26\">[26]<\/a> Micha\u00ebl Levinas, entretien t\u00e9l\u00e9phonique du 19 avril 2021.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref27\" id=\"_ftn27\">[27]<\/a> Micha\u00ebl Levinas, \u00ab&nbsp;Composer une <em>Passion<\/em> apr\u00e8s Auschwitz. Entretien avec Danielle Cohen-Levinas&nbsp;\u00bb, <em>in&nbsp;<\/em>: Jean-Marc T\u00e9taz et Pierre Gisel (dir.), <em>\u00ab&nbsp;Une Passion apr\u00e8s Auschwitz&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u00c0 l\u2019occasion de \u00ab&nbsp;La Passion selon Marc&nbsp;\u00bb de Micha\u00ebl L\u00e9vinas<\/em>, Paris, Beauchesne, 2017, p.&nbsp;248<em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref28\" id=\"_ftn28\">[28]<\/a> Il s\u2019agit l\u00e0 de ma perception subjective \u00e0 l\u2019\u00e9coute de l\u2019\u0153uvre. <em>A posteriori<\/em>, j\u2019ai relu le texte du compositeur que j\u2019avais lu au tout d\u00e9but de mon travail de recherche, et qui dit autrement la m\u00eame chose, en mettant \u00e9galement l\u2019accent sur l\u2019\u00e9coute&nbsp;: \u00ab&nbsp;Cette prononciation prolonge dans la partie chr\u00e9tienne de cette <em>Passion<\/em> mon \u00e9coute de la langue aram\u00e9enne ou h\u00e9bra\u00efque de la premi\u00e8re partie [\u2026]&nbsp;\u00bb (<em>ibid<\/em>.).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref29\" id=\"_ftn29\">[29]<\/a> <em>Ibid<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref30\" id=\"_ftn30\">[30]<\/a> Andr\u00e9a Lauterwein, \u00ab&nbsp;Paul Celan&nbsp;: le rossignol b\u00e8gue&nbsp;\u00bb,<em> op. cit.<\/em>, p.&nbsp;55.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref31\" id=\"_ftn31\">[31]<\/a> <em>Ibid.<\/em>, p.&nbsp;65.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref32\" id=\"_ftn32\">[32]<\/a> Carlos De Castellarnau, \u00ab&nbsp;La <em>Passion selon Marc<\/em> apr\u00e8s Auschwitz de Micha\u00ebl Levinas (2\u00e8me partie)&nbsp;\u00bb, <em>L\u2019\u00e9ducation musicale <\/em>124 (janvier-f\u00e9vrier 2019), <a href=\"https:\/\/www.leducation-musicale.com\/index.php\/articles\/9624-la-passion-selon-marc-apres-auschwitz-de-michael-levinas-par-carlos-de-casterllarnau-2eme-partie\">https:\/\/www.leducation-musicale.com\/index.php\/articles\/9624-la-passion-selon-marc-apres-auschwitz-de-michael-levinas-par-carlos-de-casterllarnau-2eme-partie<\/a> (consult\u00e9 le 12 octobre 2022.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref33\" id=\"_ftn33\">[33]<\/a> R\u00e9p\u00e9tition obstin\u00e9e d\u2019un \u00e9l\u00e9ment signifiant et bref (rythmique, m\u00e9lodique, harmonique\u2026).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref34\" id=\"_ftn34\">[34]<\/a> De plus en plus fort.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref35\" id=\"_ftn35\">[35]<\/a> On appelle motif une unit\u00e9 musicale signifiante br\u00e8ve, reprise ou retravaill\u00e9e en divers endroits d\u2019une \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref36\" id=\"_ftn36\">[36]<\/a> L\u2019intervalle le plus petit de la musique temp\u00e9r\u00e9e est le demi-ton. La musique micro-tonale emploie des intervalles plus petits que le demi-ton, ici des sixi\u00e8mes de tons.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref37\" id=\"_ftn37\">[37]<\/a> Micha\u00ebl Levinas, \u00ab&nbsp;Composer une <em>Passion<\/em> apr\u00e8s Auschwitz&nbsp;\u00bb, <em>op. cit.<\/em>, p. 254..<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref38\" id=\"_ftn38\">[38]<\/a> \u00ab&nbsp;Micha\u00ebl Levinas, <em>La Passion selon Marc \u2013 Une passion apr\u00e8s Auschwitz<\/em>&nbsp;, <a href=\"https:\/\/philharmoniedeparis.fr\/fr\/magazine\/actus\/michael-levinas-la-passion-selon-marc-une-passion-apres-auschwitz\">https:\/\/philharmoniedeparis.fr\/fr\/magazine\/actus\/michael-levinas-la-passion-selon-marc-une-passion-apres-auschwitz<\/a> (consult\u00e9 le 12 octobre 2022).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref39\" id=\"_ftn39\">[39]<\/a> Voir Carlos De Castellarnau, \u00ab&nbsp;La <em>Passion selon Marc<\/em> apr\u00e8s Auschwitz de Micha\u00ebl Levinas (1\u00e8re partie)&nbsp;\u00bb, <em>L\u2019\u00e9ducation musicale<\/em> 121 (juin 2018), https:\/\/www.leducation-musicale.com\/index.php\/articles\/9305-la-passion-selon-marc-apres-auschwitz-de-michael-levinas-par-carlos-de-castellarnau (consult\u00e9 le 12 octobre 2022)&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce type de polyphonie, \u00e0 vingt voix \u00e0 certains moments, pr\u00e9sente un profil quasi spectral o\u00f9 chaque voix individuelle chante une cantil\u00e8ne presque statique sur une tessiture tr\u00e8s r\u00e9duite. Cette grande masse vocale a \u00e9t\u00e9 simul\u00e9e informatiquement gr\u00e2ce au travail fait avec un chanteur qui a enregistr\u00e9, voix par voix, la totalit\u00e9 du ch\u0153ur masculin. Le montage informatique a permis au compositeur de constituer un type de mixture vocale complexe et tr\u00e8s raffin\u00e9e d&rsquo;un point de vue timbral, constitu\u00e9e par un divisi par paires des voix. Le timbre granul\u00e9 r\u00e9sultant est d\u00fb \u00e0 la combinaison de certains param\u00e8tres vocaux, notamment par l\u2019utilisation des consonnes fricatives alv\u00e9olaires comme le [s] ou le [z], des consonnes glottales [h] ou labio-dentales [v]&nbsp;; mais aussi par l\u2019usage d\u2019autres param\u00e8tres comme le vibrato de chaque voix, l\u2019air utilis\u00e9, etc.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref40\" id=\"_ftn40\">[40]<\/a> Rudolf Otto, <em>Le Sacr\u00e9. L\u2019\u00e9l\u00e9ment non-rationnel dans l\u2019id\u00e9e du divin et sa relation avec le rationnel<\/em>, Paris, Payot, 1995.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Passion selon Marc \u2013 une passion apr\u00e8s Auschwitz, du compositeur fran\u00e7ais Micha\u00ebl Levinas, a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e \u00e0 l\u2019occasion du [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uag_custom_page_level_css":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"site-sidebar-layout":"default","site-content-layout":"","ast-site-content-layout":"","site-content-style":"default","site-sidebar-style":"default","ast-global-header-display":"","ast-banner-title-visibility":"","ast-main-header-display":"","ast-hfb-above-header-display":"","ast-hfb-below-header-display":"","ast-hfb-mobile-header-display":"","site-post-title":"","ast-breadcrumbs-content":"","ast-featured-img":"","footer-sml-layout":"","theme-transparent-header-meta":"","adv-header-id-meta":"","stick-header-meta":"","header-above-stick-meta":"","header-main-stick-meta":"","header-below-stick-meta":"","astra-migrate-meta-layouts":"default","ast-page-background-enabled":"default","ast-page-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-4)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"tablet":{"background-color":"","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"mobile":{"background-color":"","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""}},"ast-content-background-meta":{"desktop":{"background-color":"var(--ast-global-color-5)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"tablet":{"background-color":"var(--ast-global-color-5)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""},"mobile":{"background-color":"var(--ast-global-color-5)","background-image":"","background-repeat":"repeat","background-position":"center center","background-size":"auto","background-attachment":"scroll","background-type":"","background-media":"","overlay-type":"","overlay-color":"","overlay-opacity":"","overlay-gradient":""}},"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[95,40,178,51,60],"tags":[336,331,333,335,339,341,332,338,340,330,334],"class_list":["post-10958","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-musique-contemporaine","category-musique-religieuse","category-musique-vocale","category-theologie","category-theologie-pratique","tag-art-contemporain","tag-auschwitz","tag-celan","tag-croix","tag-greban","tag-kaddish","tag-michael-levinas","tag-musique-contemporaine","tag-numineux","tag-passion","tag-shoah"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v25.2 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>Une Passion apr\u00e8s Auschwitz. 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