Théologie pratique en chansons

Les sept « lettres » ici regroupées sont issues d’un exercice de style réalisé dans le cadre du cours de théologie pratique dispensé par Olivier Bauer. Chaque séquence de cours a donné lieu à la rédaction d’une lettre, qui devait s’adresser de façon fictive au chanteur d’une pièce issue du répertoire de variétés francophones. Ces chansons, qui ont toutes un lien avec la foi ou la religion, devaient être commentées, mises en relation avec l’expérience personnelle, avec le contenu du cours, ainsi qu’avec les textes de théologie pratique qui en constituaient la bibliographie.

Lettre n°1, à Georges Brassens :« Le mécréant » et la foi

Cher Georges,

Et flûte, ça ne commence pas bien : on me demande d’écrire une lettre à un mort. Et je ne crois pas que les morts lisent les lettres qu’on leur envoie, ni en aient connaissance, ni même qu’ils soient ressuscités au sens commun du terme. Tu vois, il y a aussi des mécréants en faculté de théologie : enfin, tout dépend de ce que l’on appelle mécréant (j’y reviendrai… une histoire de fides qua / quae creditur. Encore faudrait-il qu’il y ait consensus sur le quae). Pour le latin, je présume qu’après avoir écrit que sans le latin, la messe nous emmerde, ça te plairait plutôt. J’espère que tu ne prendras pas ombrage du tutoiement. Je te tutoie parce que j’aime ce que tu fais, parce que tes textes sont bourrés d’humour et de finesse, et que mon enfant me demande de lui chanter « la fleur la vache » tous les soirs au coucher. Je n’ai aucune envie qu’elle devienne une peau de vache, mais comme je trouve qu’elle a passablement bon goût, j’obtempère. Donc, bien que tu ne le saches pas, tu es un intime de la famille.

Je ne te cache pas que l’exercice est délicat, et que j’aurais trouvé plus facile de faire un commentaire de texte de ta chanson en bonne et due forme, avec des notes de bas de page, un vocabulaire et une syntaxe académiques, et tout le tintouin. Là, il faut que j’arrive à citer des passages de mes documents de cours, tout m’adressant directement à toi, sur le ton d’une vraie lettre. Et habituellement, je ne cite pas Martin Buber dans une lettre de premier contact. Ah… Martin Buber. C’est génial, Martin Buber. Je connais plusieurs mécréants qui aiment beaucoup Martin Buber, d’ailleurs. On me l’a fait lire à un moment où je me questionnais beaucoup sur la notion de relation : le Je, le Tu, l’Autre[1]… Une façon comme une autre d’aplanir le terrain pour permettre à la Parole de se frayer un chemin. France Quéré dit ça de manière plus élégante : « Il ne nous appartient pas de faire passer nous-mêmes la Parole évangélique. Nous faisons seulement passer le langage. Nous le rendons intelligible. Nous préparons les voies, comme Jean-Baptiste. La tâche est nécessaire mais non suffisante. Nécessaire, parce que sans ce travail, nulle foi n’est possible. »[2]Pour en revenir à Buber, comme j’ai trouvé qu’il aplanissait lui aussi rudement bien, je me suis empressée d’en causer autour de moi. Surprise : l’amie mécréante le connaissait déjà très bien. L’amie croyante ne le connaissait pas. Maintenant, elle en est tellement « fan » qu’elle dit que quelqu’un « buberise ta life » pour désigner une véritable relation amoureuse. 

Bref, tout ça pour te dire que je suis en partie d’accord avec ta conclusion : croyants ou mécréants, je ne suis pas sûre que l’Éternel mette plus de bons points aux uns qu’aux autres, ni que les premiers soient meilleurs que les seconds. Comme tout le monde, je fréquente d’indécrottables mécréants (des vrais de vrais, qui ne sont sensibles à aucune transcendance, comme ton père, si je me rappelle bien les Quatre Bacheliers) qui sont meilleurs que la plupart des « chrétiens » que je connais. D’une certaine façon, tu acceptes mieux que Dieu t’accepte comme tu es que maints chrétiens. Et ça, c’est une des définitions de la foi selon Tillich… Et Tillich, c’est aussi bien que Buber, c’est dire ! Je suis, avec France Queré, assez convaincue que la Parole se « propage aussi bien en milieu d’incroyance qu’en milieu de foi ». Est-ce que d’une certaine façon, une bonne partie de ceux qui se disent mécréants ne seraient-ils pas des croyants qui s’ignorent ?

Là où je ne te suis pas, c’est que tu sembles sous-entendre qu’il y a une pesée des actes au bout du chemin : c’est un tantinet papiste comme considération… Ce qui l’est moins, c’est lorsque tu dis « la foi viendra d’ell’même ou ell’ne viendra pas ». Ah là, je te suis. C’est la foi reçue passivement qui permet de croire, comme le dirait Ortigues[3]. Par grâce, comme on dit chez nous. 

            Je suis partie de ta conclusion, mais je vais reprendre du début pour débattre un peu. Tu exagères, tout de même : 1 strophe pour l’introduction, 1 pour le charbonnier, 2 pour Pascal, 2 pour les conséquences de Pascal, 3 pour la conclusion… et 12 pour le rapport fort ambigu des dévotes aux « virils appas ». Tu n’es décidemment jamais en mal de grivoiserie, mais au vu de l’absence de vulgarité de tes rimes, et de la tranche de rigolade que tu m’as offerte, je te pardonne la digression. Qui n’en est peut-être pas tout à fait une, on verra.

            « Est-il en notre temps rien de plus odieux / de plus désespérant, que de n’pas croire en Dieu ? » Tu commences fort. Veux tu dire qu’il est encore socialement très mal perçu, en 1960, d’être athée ? Ou bien qu’il est réellement désespérant de ne pas croire en Dieu ? La seconde strophe fait pencher la balance vers la seconde option, avec une pointe de détachement et d’humour. Je suis assez d’accord avec toi. Il est souvent désespérant de ne pas avoir la « foi du charbonnier ».

            Il serait tentant d’avoir cette « foi du charbonnier », qui bénéficie d’une image d’Épinal de foi peu réfléchie mais solide, quand on est tout fait de doute. Cette expression est à la fois très belle, en ce qu’elle souligne que la Parole « pénètre dans le réel, dans ce que le réel lui offre de plus banal, de plus singulier ou de plus insignifiant. Bref, elle touche l’homme quelconque » (j’emprunte là encore à F. Queré, si tu veux tout savoir[4]). Mais elle est aussi assez laide, sous-entendant que les croyants « de base » ne réfléchissent à rien et ne sont pas habités par des questions métaphysiques. Et avec ça, je ne suis pas du tout d’accord. Il y a un article d’avril 2016, que tu n’as pas dû pouvoir lire (à moins qu’on puisse bouquiner après sa mort, et qu’un facteur apporte aux défunts Evangile et liberté, ce qui serait plutôt sympathique), qui résume remarquablement le sujet : « J’ai assez souvent entendu des paroissiens (…) dire (…) : « Moi, je ne fais pas de théologie, je n’y comprends rien, j’ai la foi du charbonnier. » Derrière cette affirmation, n’y a-t-il pas un sentiment d’incapacité ou d’imposture face au travail théologique ? (…) La théologie n’est pas une activité pour intellectuel accrédité. Loin d’être une occupation pour quelques intellos, la théologie est un travail d’interprétation de nos vies devant Dieu. Car, en vérité, tout peut être pensé théologiquement. (…) Chacun a sa vocation propre, tout le monde n’est pas fait pour être pasteur ou professeur de dogmatique (…). Mais le « charbonnier » n’est qu’un théologien qui s’ignore. J’ai la conviction que, comme l’écrivait Raphaël Picon, nous sommes tous théologiens. »[5]Partant de là, je trouve que tu es plutôt un bon charbonnier : tu te remontes les manches, et les questions métaphysiques, tu ne les éludes pas. 

       Pour ce qui est de la suite, tu as joliment tournicoté le pari de Pascal pour en arriver à tes dévotes. Concernant le pari proprement dit, tu le réduis pour les besoins de la chanson à son aspect prescriptif. Tout le reste est pourtant bien intéressant, de sa façon d’utiliser ses compétences de mathématiciens probabiliste, à ses conclusions, dont tu ne retiens qu’une partie. Il aboutit à l’idée qu’il y a tout à gagner et rien à perdre à croire, et que ces bénéfices valent pour la vie présente : « Quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti ? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, sincère, véritable. A la vérité vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices. Mais n’en aurez-vous point d’autres ? Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie ; et qu’à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude du gain, et tant de néant dans ce que vous hasardez, que vous connaîtrez à la fin que vous avez parié pour une chose certaine et infinie, et que vous n’avez rien donné pour l’obtenir. »[6]À celui qui peine à croire, il conseille les pratiques religieuses. C’est assez facile à tourner en dérision… tant qu’on ne l’a pas expérimenté. As-tu essayé, quelques semaines seulement, de prier (à ta façon, avec ou sans Pater), de suivre un culte ou une messe avec un officiant qui te convient, ou d’aller passer quelques jours dans un lieu de recueillement accueillant ? Ce n’est pas parce qu’en forgeant, on deviendrait nécessairement forgeron, mais parce qu’en créant un espace pour la foi, on n’empêche pas de se développer ce qui nous est donné. J’aurais plutôt tendance à louer la grâce inopinée… ce qui n’empêche pas de la choyer en lui faisant un peu de place. 

            Pour les douze strophes suivantes, je me garderai de discuter tes plaisanteries et sous-entendus sur l’attrait des bigotes pour la soutane ou les virils appas, dans la lignée du double bréviaire de la strophe précédente, les tentatives d’émasculation et l’homophobie de ces dames, pour me concentrer sur ce qui semble te rebuter le plus dans le milieu religieux. Car il n’est plus ici question de foi ou de Dieu, mais de ce que les êtres humains en font de peu reluisant. « Soutane » (trouvée non dans les roses mais dans les orties), « punaises de sacristie » et « dame de charité » semblent désigner un rejet de l’hypocrisie qui peut exister chez les clercs comme chez les dévotes. On peut avoir l’impression que tu es anticlérical en écoutant ces strophes. Pourtant, tu t’en es défendu, dans une interview diffusée sur France Culture en 1979. En revanche, tu as souligné ton rejet des dogmes : « tous les dogmes, je considère ça comme tout à fait nocif, quels qu’ils soient » ; « j’ai pas besoin d’un grand frère la haut qui nous protège et qui nous dicte ses lois »[7].

            Réduire la foi à un ensemble de dogmes et de lois dictés par un grand frère divin serait non seulement de la mécréance, mais de l’idolâtrie. L’alliance fondée uniquement sur la Loi a été abolie, et Dieu n’est pas un « super-humain ».  En tous les cas, la foi est une relation de confiance, entre le tout-autre et soi, et non pas une appartenance sociale à un milieu religieux : dogmatisme et travers de l’église sont loin d’être au cœur de la foi. Je t’inviterais volontiers, si c’était encore possible, à venir boire un canon avec mes amis théologiens : peu de dogmes, peu d’hypocrisie, beaucoup de questions, de doutes, beaucoup d’humour, et pas mal de foi, je crois. La foi, au sens de Fiducia(ces catégories sont de M.J. Borg[8], dont je ne peux pas te faire l’apologie, parce que je ne l’ai pas lu, celui-ci), ce n’est pas l’adhésion à un contenu. Au sens de Visio, c’est un vrai regard sur le monde. Au sens de Fidelitas, c’est l’absence d’idolâtrie (les « punaises » qui crient au blasphème quand tu chantes « Gare au gorille » blasphèment bien davantage Dieu que toi, quand elles imaginent qu’il serait si petit qu’il pourrait être offensé par une humoristique chanson). Alors certes, l’Assensus, l’adhésion intellectuelle à la foi, ce n’est pas ton truc. Je ne suis pas certaine que cela fasse de toi un mécréant. Et même si tu l’es, les questions que tu poses, le regard que tu portes sur le monde, ta finesse, ton humour et ta bienveillance constituent une Visioforte, qui reste vivante malgré ton trépas, et sont susceptibles de préparer, à leur façon, le terrain pour l’accueil de la Parole. Je vais continuer de chanter « la fleur la vache » et tes autres rimes à ma descendance, en espérant que tu prépareras bien le terrain pour la réception du Psaume 43et de la cantateGottes Zeit ist die allerbeste Zeitde Jean-Sébastien Bach.

Si tu me lis, mes amitiés, et bien le bonjour à Blaise,

À suivre : Régine « Ferme les yeux, ouvre la bouche » et l’éducation…


[1]Martin Buber, Je et tu, Paris, Flammarion, coll. Aubier philosophie, 2012 (1èreéd. 1923).

[2]France Quéré, La foi peut-elle se transmettre, Paris, Cerf, 1974, p. 8.

[3]Edmond Ortigues, « Foi », Encyclopaedia Universalis, s.d.

[4]France Quéré, op. cit., p. 12.

[5]Abigaïl Bassac, « Le charbonnier n’existe pas », Évangile et liberté, n° 298, avril 2016.

[6]Blaise Pascal, Pensées, chapitre 7, Paris, édition de Port-Royal, 1669-1670, p. 61. 

[7]Georges Brassens, Interview diffusée sur France Culture, 17 février 1979.

[8]Marcus J. Borg, The Heart of Christianity : Rediscovering a life of faith, San Francisco, Harper, 2003. 

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